Site icon L'Express Algérie

Inflation et dépréciation du dinar: Le ministre des Finances déconnecté des réalités nationales

La rencontre sur la politique industrielle permettra-t-elle de redynamiser l’économie nationale ?

Lors du lancement officiel des services de certification et de signature électronique au Centre international des conférences (CIC), le ministre des Finances, a affirmé samedi dernier que « l’inflation est très maîtrisée en Algérie et la monnaie nationale n’est pas en cours d’effondrement et s’appréciera fin 2021 ». Afin de ne pas induire en erreur, comme par le passé, les plus hautes autorités du pays et l’opinion publique qui d’ailleurs n’est pas dupe puisqu’elle vit la dure réalité quotidienne, je propose cette présente analyse : 

1- Il  existe une contradiction dans cette récente  déclaration. Le gouvernement projetant dans le PLF2021, initié par le ministère des Finances, non pas une amélioration de la cotation du dinar, mais une amplification de sa dévaluation, entre 2021-2023 ce qui ne suppose pas d’amélioration de la situation socio-économique. Pour 2023 le PLF 2021 prévoit environ 185 dinars un euro et 156 dinars pour un dollar. En prenant un écart de 50% par rapport au marché parallèle nous aurons environ 300 dinars un euro, alors que les frontières sont toujours fermées et sous réserve de la maîtrise de l’inflation, sinon l’écart serait plus important. Rappelons que pour la période de 2001 à mars 2021, nous avons la cotation  suivante : 2001 : 77,26 dinars un dollar 69,20 dinars un euro, 2005 : 73,36 dinars un dollar, 91,32 dinars  un euro, 2010 : 74,31 dinars un dollar et 103,49 dinars un euro, 2015 : 100,46 dinars un dollar et 111,44 dinars un euro, 2018 : 116,62 dinars un  dollar et  137,69 dinars un euro, 2019: 119,36 dinars un dollar et 133,71 dinars un euro, 2020 : 128,31 dinars un dollar  et 161,85 dinars un euro et  la   cotation du dinar officiel le 14 mars 2021 est de 159,58 dinars  un euro et 133, 57 dinars un dollar. C’est que le même ministre avait prévu plus de 44,2 milliards de dollars de réserves de change fin 2021 alors qu’elles sont passées de 194 milliards de dollars fin 2013, à 97,33 en 2017, 62 en 2019 et selon le président de la République lors de sa dernière rencontre avec de presse, les réserves sont actuellement à 42 milliards de dollars. D’ici la fin 2021, (baisse des réserves de change de 20 milliards de dollars entre 2019/2020) les réserves de change seraient de 20 milliards de dollars. Qu’en sera-t –il en 2022, si les cours du pétrole stagnent entre 55/65 dollars et s’il n’y pas de relance économique ? 

La Loi de finances 2021 pour son équilibre selon le FMI et la banque mondiale, nécessitant plus de 110 dollars le baril et le PLF2021 prévoyant un déficit budgétaire record de plus de 21,75 milliards de dollars contre à la clôture 2020 de 18,60 milliards de dollars avec un déficit global du trésor de 28,26 milliards de dollars, soit 17,6% du PIB.   En cas de baisse drastique des réserves de change à 10/12 milliards de dollars, qui tiennent la cotation du dinar algérien à plus de 70%, la banque d’Algérie sera contrainte de dévaluer le dinar officiel à environ 200/220 dinars un euro avec une envolée du cours sur le marché parallèle qui fluctue en fonction du taux d’inflation d’environ 300 dinars un euro minimum, surtout en cas d’ouverture des frontières. 

2.- Le ministre des Finances, toujours en ce mois de mars 2021, annonce sans précisions la relance économique en 2021, comme facteur d’appréciation du dinar ce qui est juste en soi, en théorie mais comment peut-on relancer l’économie actuellement en berne pour des raisons internes et externes ? Le dernier rapport de janvier 2021 de la CNUED sur les conséquences de la crise mondiale, démontre baisse substantielle des IDE    notamment vers le Maghreb et l’Afrique. Or, on ne peut déclarer une appréciation du dinar, tant que la vision administrative bureaucratique du passé plane toujours. Il est nécessaire de souligner que l’attraction des IDE se fait en fonction des seuls les indicateurs macro financiers et économiques, mais surtout de la stabilité juridique, institutionnelle et politique, les élections législatives étant prévues en juin 2021, les investisseurs potentiels attendant la politique du nouveau gouvernement qui n’en sera pas mise en place avant aout/septembre 2021. Comment dès lors prétendre relancer la machine économique en 2021 où   reste une seule solution, si on enlève l’endettement extérieur, la dépense publique via la rente des hydrocarbures devant distinguer la partie dinars avec une dette publique qui risque d’exploser et la partie devise influant sur le niveau des réserves de change. Et en cas  de la faiblesse de  la production interne nous assisterons à  l’amplification du processus inflationniste, les lois économiques étant insensibles aux slogans politiques n’étant pas propre à l’Algérie,   comme en témoigne les expériences récentes du Venezuela et du Liban.  Certes, la valeur d’une monnaie est fonction de la production et de la productivité interne et de la capacité de pénétrer les marchés extérieurs supposant des entreprises publiques privées compétitives en termes de cout/qualité. Mais en 2020/ 2021, comme pour les années passées, 98% des recettes en devises avec les dérivées dépendent   des hydrocarbures, encore pour longtemps, dont la production en volume physique est en baisse où selon l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Selon le rapport de l’Organisation publié le 12 mars 2021, la production algérienne de pétrole a atteint 878.000 barils en février 2021 contre 874.000 barils par jour en janvier, contre plus de 1,5 /1,2millions de barils entre 2007/2010.  Ne profitant que peu de la hausse récente des prix, mais un bémol les cours du Sahara Blend, le brut de référence algérien, a atteint 62,38 dollars le baril en février 2021, contre 55,08 dollars en janvier 2021 en hausse de 7,30 dollars (+13,3%). Mais ne jamais oublier que 33% des recettes de Sonatrach proviennent du gaz naturel dont le cours est passé de plus de 10 dollars le MBTU en 2009/2013 à moins de 2,70 dinars le MBT entre 2020 et mars 2021. Même si le rapport de la BAD de mars 2021 prévoit pour l’Algérie un taux de croissance de 3,5% et 2,2% en 2022, un taux de croissance se calcule par rapport à la période précédente où en 2020 le taux de croissance a été négatif de 6,5% selon le FMI.   2021, par rapport à 2020, donne toujours un taux de croissance faible, en termes réel entre 0 et 1% largement inférieur à la croissance démographique, supposant un taux de croissance de 8/9% sur plusieurs années afin d’absorber 350.000/400.3000 emplois par an qui s’ajoute au taux de chômage actuel qui a été de 15% en 2020. Avec la pandémie du coronavirus et les restrictions d’importation sans ciblage, selon les organisations patronales, plus de 70% d’entreprises   courent à la faillite, fonctionnant à moins de 50% de leurs capacités .Des projets comme le fer de Gara Djebilet   et du phosphate  de Tébessa  hautement capitalistique ( montant de l’investissement dépassant 15 milliards de dollars pour uniquement ces deux projets selon l’ex ministre de l’Industrie (source APS décembre 2020), le seuil de rentabilité, sous réserve de trouver un partenaire  de renom, ces deux filières étant contrôlées au niveau du marché mondial par  quelques firmes    demandent du temps et si les projets sont lancés en 2021  au moins 5/7 ans, soit  2026/2028, et pour les projets PMI/PME leur seuil de rentabilité se fera dans deux à trois ans.

3.-Concernant la maitrise de l’inflation annoncée par le ministre, je laisse le soin aux ménages algériens, aux journalistes de terrain   et aux opérateurs économiques le soin de juger cette déclaration qui ignore fondamentalement le fonctionnement de la société montrant que certains responsables vivent sur une autre planète et je leur demande d’aller   faire le marché pour constater l’explosion des prix de la majorité des produits. En économie la production est production des marchandises par  des marchandises,  existant en  dynamique,  un lien dialectique entre toutes les sphères de l’activité économique.

Nous avons depuis décembre 2020, avec une amplification entre janvier et mars 2021, avec une envoilée de la majorité des prix tant des matières premières, biens d’équipements et des biens de consommation comme par exemple les produits des pauvres les pâtes, lentilles, haricots entre 30/50%, et beaucoup plus pour les produits informatiques, la sardine dont le prix dépasse les1000 dinars le kg. Le blocage des importations de voitures, qui ne sont pas un produit de luxe, du fait de la faiblesse des moyens de transport public, pour la majorité des couches moyennes l’utilisant comme moyen de locomotion pour aller travailler, la majorité des pièces détachées. Car,  s’agissant d’un problème aussi complexe que celui de l’inflation, il me semble utile de rappeler qu’il faut tenir compte de la structure et des particularités de l’économie à laquelle il s’applique, des aspects structurels de l’économie internationale, de l’économie interne résultant de l’option de la stratégie de développement économique, ainsi que des schémas de consommation générés en son sein pour des raisons historiques, des influences socioculturelles ainsi que des différentes forces sociales pour s’approprier une fraction du revenu national.  Concernant l’indice global de l’inflation, il doit être régulièrement réactualisé, celui de l’Algérie n’étant as réactualisé depuis 2011, car le besoin est historiquement daté, les besoins évoluant. Le taux d’inflation officiel est baissé, étant comprimé artificiellement par les subventions non ciblées source d’injustice sociale et de gaspillage. Un  agrégat global comme le revenu national par tête d’habitant peut voiler d’importantes disparités entre les différentes couches sociales, une analyse pertinente devant  lier le processus d’accumulation, la répartition du revenu et le modèle de consommation par couches sociales.  

Le niveau d’’inflation, autant que le chômage, maladies apparentes  du corps social,    est fonction de plusieurs facteurs interdépendants : premièrement,  de facteurs externes dont le  prix international des produits importés où contrairement à ce qu’affirme le ministre  la majorité de pays connaissent non pas  une inflation mais une déflation  avec des taux d’intérêts presque nuls ; deuxièmement,   de la faiblesse de la production et de la productivité internes, de la non-proportionnalité entre les dépenses monétaires et leur impact renvoyant à la corruption via les surfacturations ; troisièmement,    de la dé-thésaurisation des ménages qui mettent face à la détérioration de leur pouvoir d’achat des montants importants sur le marché, alimentant l’inflation , plaçant leur capital-argent dans l’immobilier, l’achat d’or ou de devises fortes pour se prémunir contre l’inflation ;  quatrièmement, de la dévaluation rampante du dinar  comme mis en relief précédemment où  la Banque d’Algérie procède au dérapage du dinar par rapport au dollar et à l’euro ce qui permet d’augmenter artificiellement la fiscalité des hydrocarbures (reconversion des exportations hydrocarbures en dinars) et la fiscalité ordinaire (via les importations tant en dollars qu’en euros convertis en dinar dévalué), cette dernière accentuant l’inflation des produits importés , montant accentué par la taxe à la douane s’appliquant à la valeur dinar, étant supportée en fin de parcours, par le consommateur comme un impôt indirect, l’entreprise ne pouvant supporter ces mesures que si elle améliore sa productivité ;  cinquièmement, par la    dominance de la sphère qui contrôle  les segments   des fruits /légumes, poissons/viandes, textile/cuir  et  bon nombre d’autres produits importés qui connaissent un déséquilibre offre/demande , sphère  produit des dysfonctionnements des appareils de l’Etat,  où existent des liens dialectiques entre cette sphère et la logique rentière, avec des situations monopolistiques et oligopolistiques de rente.  Tout gouvernement ne peut faire une bonne politique  et mobiliser la population algérienne, une population merveilleuse consciente des enjeux internes et géostratégiques, avec l’ère d’internet et des réseaux sociaux,  en énonçant des contre-vérités.   

En résumé, après l’annonce du ministre des Finances de la maitrise de l’inflation et d’une appréciation du dinar fin 2021, sans nuancer ses propos, a mis en colère ma femme qui se plaint depuis quelques mois, que notre budget est insuffisant. Je lui ai dit d’attendre car selon le ministre du Commerce et celui des Finances il y aura une maîtrise des prix. C’est de l’affirmative. J’ai donc décidé d’aller faire le marché, et j’invite Mesdames et Messieurs les Membres du gouvernement de me suivre et j’ai pu constater que ma femme avait raison.  Pour plus d’assurance, j’ai décidé de réaliser plusieurs enquêtes au niveau de plusieurs franges de la population, de mes étudiants et collègues de l’Université, et ayant contacté plusieurs amis de l’Est, du Centre, du Sud et de l’Ouest, la même réponse : ces ministres vivent-ils en Algérie ? Ont-ils fait un jour le marché et connaissent-ils le fonctionnement du marché parallèle de la devise qui suit le cours du marché officiel ?  C’est que nous   nous assistons à un dialogue de sourds qui ne date pas d’aujourd’hui montrant que certains responsables actuels sont toujours formatés par l’ancienne culture rentière-étatiste et ce n’est pas une question d’âges, mais de mentalités. A ce titre et comment ne pas se rappeler cette image de la télévision algérienne, vers la fin des années 1980 et après la grande pénurie que connaissait le pays après la crise de 1986, à l’ENTV où un Ministre algérien avançait annoncer avec assurance que le marché était saturé selon les données en sa possession, la présentatrice lui rétorquant s’il a fait un jour le marché et que la population algérienne ne mangeait pas les chiffres. Et un autre ministre où à une question sur le taux de chômage un a affirmé que les enquêtes donnent 9% et qu’un journaliste lui répliqua : êtes-vous sure de vos données. Oui, répond le Ministre. C’est à quoi le journaliste répliqua sous l’œil amusé de la présentatrice non convaincue d’ailleurs, qu’il irait faire un tour dans les quartiers Algérie et qu’il dirait aux chômeurs que dorénavant leur appellation n’est plus chômeur mais travailleur. Pourtant, l’Algérie, pays à très fortes potentialités, acteur stratégique de la stabilité de la région méditerranéenne et africaine peut surmonter la crise actuelle sous réserve d’une nouvelle gouvernance, de mettre fin à certains discours qui jouent comme facteur de démobilisation et discrédite. L’Algérie au niveau international et des stratégies d’adaptation politique, militaire, sociale et économique, tenant compte de l’innovation destructrice, en ce monde turbulent et instable pour reprendre l’expression du grand économiste Joseph Schumpeter (voir interview in American Herald Tribune USA 28/12/2016 » Pr A.Mebtoul- AnyDestabilization of AlgeriawouldGeo-strategicRepercussions on all Mediteterranean and AfricanSpace ». et Pr Abderrahmane Mebtoul, AlgeriaStill Faces Significant Challenges ,11 aout 2018 » -15/03/2021   

Abderrahmane MEBTOUL docteur d’Etat (1974) Professeur des Universités –expert international

ademmebtoul@gmail.com

Quitter la version mobile