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Alger

Takfarinas, la voix du Yal

Depuis la fin des années 1970, Takfarinas occupe une place singulière dans le paysage musical algérien et maghrébin. Héritier d’une lignée d’artistes, inventeur d’un langage sonore inédit (le Yal) et artisan d’un dialogue constant entre racines et modernité, il a bâti une œuvre dense, populaire et exigeante.


Fils d’une lignée d’artistes kabyles, Takfarinas s’impose dès son plus jeune âge comme une figure incontournable de la scène musicale algérienne. Né dans une famille où la musique est une seconde nature (grand-père, père et frère ayant tous emprunté cette voie), il effectue sa première apparition à la radio en 1976, lors d’une émission dédiée aux jeunes talents. Ce passage inaugural marquera le début d’une trajectoire exceptionnelle, plus de 18 albums à son actif, une popularité qui traverse les générations, et une capacité rare à conjuguer héritage et modernité.

Takfarinas est avant tout un héritier de la musique kabyle, du chaâbi, mais aussi des grandes traditions vocales du Maghreb. Il n’en reste pas moins un innovateur. Dès la sortie de son premier disque Yebb’a reman « Grenade mûre » en 1979, réalisé avec Arezki Baroudi, il affiche une volonté claire de mêler les sonorités traditionnelles aux influences occidentales et orientales.

Très vite, il fonde le groupe Agraw, avec lequel il enregistre deux albums (1981, 1983), tout en poursuivant une carrière solo marquée par des titres engagés comme Aadmen-ten « Les Tortures » ou Ay Aassas n Zher-iw « Gardien de mon destin ».Mais c’est en 1986, avec la collaboration du chef d’orchestre Jean Claudric, qu’il connaît un véritable tournant.

Son double album Way Telha et Arrac connaît un immense succès au Maghreb. Les disques se vendent par millions, les stades se remplissent, et l’artiste devient un phénomène. Ses concerts spectaculaires, encore inédits à l’époque dans le monde nord-africain, séduisent une jeunesse avide de paroles sincères et de rythmes porteurs d’espoir.

Les thèmes que Takfarinas aborde (l’exil, la condition féminine, l’amour, la liberté, la mémoire des peuples opprimés, en particulier la cause amazighe) trouvent un écho profond bien au-delà de la Kabylie.

Sa langue maternelle devient le véhicule d’un message universel.Côté instrumental, il transforme le mandole, instrument emblématique du chaâbi, en y ajoutant un second manche pour en élargir la palette sonore.

Cette innovation, réalisée avec le luthier Rachid Chaffaa en 1988, puis transformée en mandole électroacoustique en 1998 à Marseille avec Madjid Lah’lou, devient l’un des symboles de son style unique.En 1989, il revient avec Innid ih « Dis-moi oui » et Irgazen « Les Hommes », qui seront réédités sous le titre Salamat.

Les années 1990 sont marquées par de nouveaux jalons, dont un album live enregistré à l’Olympia (1990), Romane (1993) avec le tromboniste Hamid Belhocine, et surtout la création du concept de « Yal », un mot polysémique qu’il choisit pour désigner la musique kabyle modernisée.

Pour lui, le Yal est un langage sonore nouveau, une identité musicale enracinée et ouverte.Avec Yal (1999), il signe l’un de ses plus grands succès grâce au tube « Zaama zaama ». Ce morceau l’amène en Afrique du Sud où il reçoit l’or de la cérémonie des Kora Awards des mains du directeur d’Air Afrique, Monsieur Diop.

Nelson Mandela et Michael Jackson, invités d’honneur, étaient présents dans la salle, et ce dernier danse au rythme de Zaama zaama, donnant ainsi une dimension internationale à l’œuvre.

En 2002, il sort Quartier Tixeraine, une relecture élégante de ses classiques. L’album rend hommage à son lieu de naissance dans la banlieue algéroise. Puis en 2005, Thajmilthe i thlawine « Honneur aux dames » marque une nouvelle étape, avec des collaborations prestigieuses, le guitariste Norbert Krief « Nono » de Trust ou encore le batteur jamaïcain Sly Dunbar.

Après une pause de six ans, Takfarinas revient avec Lwaldine-Imawlane « Hymne aux parents », un double album à la fois hommage au chaâbi et vitrine d’une modernité maîtrisée. Les morceaux abordent des sujets profonds (l’exil avec Lwekhda, l’identité dans Mazighene, la nostalgie avec Idhelli-kan, l’humilité avec Oulache wine) en explorant les modes andalous, les rythmes gnaouis ou le groove kabyle revisité.

Certaines compositions marquent les esprits par leur audace, Fella-m joue sur les variations rythmiques, tandis que Assirem aborde le phénomène des harraga sous un angle positif, en appelant la jeunesse à croire en elle-même. Il ose aussi un défi de taille, revisiter Ne me quitte pas de Jacques Brel.

La version qu’il propose est sobre, bouleversante, enrichie des inflexions du Yal et d’un souffle émotionnel intense.Takfarinas clôt cet album par Incha-allah, chant d’amour et de foi, véritable testament d’un artiste en quête de sens.

Quarante ans de carrière n’ont en rien altéré sa ferveur ni son besoin de recherche. Avec Lwaldine-Imawlane, il démontre que la maturité artistique peut rimer avec inventivité, et que l’avenir du Yal s’écrit encore.

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L'express quotidien du 31/12//2025

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