À l’occasion du centenaire de la naissance de Youcef Chahine, la Cinémathèque algérienne consacre, du 21 au 23 janvier, une programmation spéciale à l’un des cinéastes majeurs du XXᵉ siècle arabe, dont l’œuvre, profondément engagée, a largement dépassé les frontières de l’Égypte. Réalisateur universel, figure tutélaire du cinéma méditerranéen, Chahine entretenait par ailleurs une relation ancienne et constante avec l’Algérie, tant sur le plan artistique qu’humain.
Né en 1926 à Alexandrie, ville portuaire alors marquée par un cosmopolitisme culturel et social singulier, Youcef Chahine grandit dans une famille aux origines multiples, une mère grecque, qui ne verra pourtant jamais la Grèce, et un père avocat d’origine libanaise. Cette pluralité, qui irrigue toute son œuvre, se traduira par un cinéma traversé par les questions d’identité, d’appartenance, de mémoire et de dialogue entre les cultures.
C’est au début des années 1950, dans un contexte dominé par les comédies musicales populaires, qu’il réalise son premier film. Mais il faut attendre 1958 pour qu’une rupture s’opère dans sa filmographie avec Bab El Hadid (Gare centrale), œuvre sombre et dérangeante qui rompt radicalement avec les conventions esthétiques de l’époque. À travers le regard d’un vendeur de journaux handicapé, marginalisé et frustré, Chahine propose une plongée sans concession dans les bas-fonds du Caire. Le film, violemment critiqué à sa sortie, s’imposera rétrospectivement comme l’un des actes fondateurs du cinéma arabe moderne.
Au fil d’une carrière longue de près de six décennies, le cinéaste réalisera une quarantaine de films, parmi lesquels Salah Eddine, La Terre, Le Moineau, Alexandrie, pourquoi ?, Alexandrie encore et toujours ou encore Alexandrie New York. Son cinéma, souvent autobiographique, puise dans ses propres souvenirs, notamment ceux liés à son passage aux États-Unis où il étudia durant deux ans. Cette dimension personnelle n’exclut jamais une lecture politique et sociale des événements contemporains, la défaite arabe de juin 1967, les luttes paysannes en Haute-Égypte, la montée de l’extrémisme religieux ou encore les effets destructeurs de la mondialisation.
En 1986, Youcef Chahine signe l’un de ses films les plus inattendus en dirigeant Dalida dans Le Sixième Jour, adaptation d’un roman d’Andrée Chedid. Loin de son image de chanteuse glamour, Dalida y incarne une femme voilée, éprouvée par la misère et la maladie, sur fond d’épidémie de choléra. Le film marque une métamorphose radicale de l’artiste et témoigne de la capacité du cinéaste à révéler des facettes inédites de ses interprètes. Tout au long de sa carrière, il travaillera avec les plus grandes figures du cinéma égyptien, de Faten Hamama à Nour El-Cherif, en passant par Mahmoud El-Meligui ou Youssef Wahbi. Il aimait rappeler que c’est lui qui révéla le couple mythique formé par Omar Sharif et Faten Hamama dans Ciel d’enfer.
Cinéma de liberté, l’œuvre de Chahine fut régulièrement confrontée à la censure et à des difficultés de financement. Des films comme Alexandrie, pourquoi ? ou L’Émigré subirent interdictions et polémiques, notamment dans les années 1990. Se réclamant ouvertement d’une sensibilité socialiste, le réalisateur n’a jamais renoncé à son exigence critique, tout en conservant un regard profondément humaniste, attentif aux destins des plus modestes.
Le lien de Youcef Chahine avec l’Algérie est ancien et structurant. Dès 1958, il réalise Gamila l’Algérienne, consacré à la figure de Djamila Bouhired, dont la condamnation avait suscité une mobilisation internationale. Plus tard, l’Algérie participera à la coproduction de Le Moineau et d’Alexandrie, pourquoi ?, témoignant d’une coopération culturelle durable. Chahine était un habitué de la Cinémathèque d’Alger, où il venait présenter ses films, commenter son travail et échanger avec le public, dans la salle de la rue Ben M’hidi.
Adepte de récits polyphoniques, il parvient à conjuguer fresque historique et trajectoires intimes, réflexion politique et spectacle populaire. Dans Le Destin (El Massir), il dénonce l’intolérance religieuse à travers la figure du philosophe Ibn Rochd au XIIᵉ siècle. Dans L’Autre, il interroge les dérives de la mondialisation et leurs effets sur les individus. Pour Chahine, le cinéma devait rester un art accessible, sans jamais renoncer à sa fonction critique.
Considéré, aux côtés de Salah Abou Seif, Tewfik Saleh ou Henri Barakat, comme l’un des piliers du cinéma égyptien moderne, Youcef Chahine demeure une référence incontournable pour plusieurs générations de cinéastes. Outre Alger, plusieurs de ses films seront projetés dans les salles de la Cinémathèque à Oran, Tlemcen et Sidi Bel Abbès, prolongeant ainsi l’hommage rendu à une œuvre qui n’a cessé de questionner l’histoire, les sociétés et l’humain.

