Dans cet entretien, l’expert financier, M El Besseghi revient sur les orientations du PLF 2027, ses implications pour les entreprises et les ménages, ainsi que les défis liés à la consolidation des finances publiques et à la relance de la croissance.
L’Express: Le projet de loi de finances (PLF) 2027 alimente l’actualité financière vu son importance pour l’évaluation des orientations économiques et budgétaires du pays. Qu’est-ce qui vous saute aux yeux à la lecture de ce projet de loi? Quelles en sont les grandes lignes directrices ?
M El Besseghi: Ce PLF 2027, qui vient d’arriver sur la table de l’Assemblée Populaire Nationale, s’inscrit dans la continuité directe des politiques publiques : soutenir le pouvoir d’achat, booster l’investissement productif et accélérer la transition numérique.
Pour le cadrage macroéconomique, le gouvernement a tablé sur un baril de pétrole de référence à 60 dollars (avec un prix de marché visé à 70 dollars), une inflation autour de 4 %, un taux de change de 131 dinars pour un dollar, et une croissance de 4,2 %. Cette croissance est principalement portée par l’agriculture (4,6 %), l’industrie (5,3 %), ainsi que le bâtiment et les services (5 %). À titre de comparaison, la Banque mondiale tablait sur 3,7 % pour 2026, mais l’exécutif vise un peu plus de 4 % en misant fort sur les hydrocarbures.
Concrètement, le PIB devrait frôler les 405 milliards de dollars en 2027 pour grimper à 487 milliards d’ici 2029.
Du côté des chiffres bruts, le budget donne le tournis : plus de 17 882 milliards de dinars de dépenses pour à peine plus de 9 251 milliards de recettes. On est quasiment du simple au double ! Pour éponger ce déficit — puisque le Fonds de régulation des recettes (FRR) est épuisé depuis un moment —, l’État puise dans ses réserves de trésorerie et se tourne vers l’endettement intérieur.
Malgré tout, l’ADN social de la loi reste intact : l’État continue de dépenser pour faire tourner l’économie et préserver les équilibres sociaux. La fiscalité devient en revanche plus chirurgicale : on tape un peu plus fort sur le superflu (tabac, alcool, véhicules de luxe) tout en protégeant les denrées essentielles (viandes, café, huile, dont les exonérations sont prolongées jusqu’en 2029). Et pour moderniser le pays, de vraies carottes fiscales sont mises en place pour encourager le paiement électronique et soulager les investisseurs.
Comment ce texte réussit-il (ou tente-t-il) de jongler entre croissance, équilibre des comptes et justice sociale ?
C’est un exercice d’équilibriste très clair. Le gouvernement cherche avant tout à préserver la justice sociale et à stimuler l’économie, quitte à laisser de côté l’obsession d’un budget parfaitement à l’équilibre à court terme.
Côté social : Pas de taxe assassine pour les classes populaires. Les subventions et les exonérations sur les produits de base sont reconduites, les grands chantiers de logements (comme AADL 3) continuent, et de nouveaux postes sont créés, notamment dans l’éducation et la santé.
Côté économique : La croissance est dopée par l’argent public et l’encouragement des entrepreneurs. Le déficit budgétaire qui se creuse montre bien la priorité du moment : l’économie réelle passe avant la simple comptabilité.
Face aux réalités économiques actuelles, quelles sont les vraies priorités du gouvernement pour ce budget 2027 ?
Pour faire face à l’inflation, aux turbulences internationales et au virage énergétique, l’exécutif a mis l’accent sur trois priorités absolues. Remplir les caisses autrement : Développer la fiscalité hors hydrocarbures en élargissant l’assiette fiscale, en grignotant l’informel et en généralisant le paiement numérique.
Mieux dépenser : Finie l’aide aveugle. Il s’agit d’affiner le ciblage des subventions pour qu’elles aillent réellement dans les poches des familles qui en ont besoin et sécuriser l’eau et l’assiette c’est à dire mettre le paquet sur la sécurité alimentaire et hydrique, avec des investissements massifs dans l’agriculture saharienne, le dessalement de l’eau de mer et les infrastructures de stockage.
L’État a-t-il les moyens assez solides pour maintenir ce rythme de dépenses sans mettre en péril les finances publiques ?
Tenir un train de dépenses de plus de 17 000 milliards de dinars repose en grande partie sur la santé des revenus pétroliers et de la fiscalité ordinaire.
Le vrai risque : Rester accroché aux hydrocarbures nous rend vulnérables, aux sautes d’humeur des marchés mondiaux. D’ailleurs, les projections pour la période 2027-2029 montrent une petite baisse des exportations énergétiques en 2027 et 2028, avant un rebond en 2029.
Les bouées de sauvetage : Pour que le modèle tienne la route, le gouvernement mise sur l’épargne des citoyens, la vitalité de la fiscalité locale et numérique, et surtout sur un sérieux coup de balai pour rationaliser les dépenses administratives.
Quel sera l’impact concret des hausses de salaires sur le portefeuille des ménages et sur l’économie en général ?
Revaloriser les salaires a un effet immédiat : le pouvoir d’achat s’améliore, les ménages consomment un peu plus, et cela donne un coup de fouet bienvenu à la demande intérieure et à la croissance à court terme.
Mais attention au revers de la médaille. Si cette bouffée d’oxygène financière ne s’accompagne pas d’une augmentation équivalente de la production locale, on risque d’attiser l’inflation. C’est l’éternel défi. Produire plus pour que l’argent injecté ne serve pas juste à acheter plus cher.
Le PLF 2027 mise beaucoup sur l’investissement productif. Quels sont les secteurs qui vont vraiment tirer leur épingle du jeu ?
L’État cible clairement les secteurs porteurs d’un « effet d’entraînement » maximal. L’agriculture et l’agroalimentaire : Le nerf de la guerre pour assurer notre autonomie alimentaire et valoriser le potentiel du pays.
L’industrie manufacturière et automobile : Des filières qui se structurent peu à peu, avec un vrai soutien à la sous-traitance.
Le numérique et la tech : Entre la fibre optique qui se généralise et la modernisation des services financiers, un vrai écosystème prend forme pour les startups et les entreprises.
Les grands chantiers d’infrastructures : Transports, mines et énergies renouvelables. Ce sont les fondations indispensables pour désenclaver les régions et casser les coûts logistiques pour ceux qui veulent investir.
