La présence d’une ministre française à Sétif pour le 81e anniversaire des massacres du 8 Mai 1945 marque une séquence diplomatique inédite, dans un contexte de reprise progressive des relations entre Alger et Paris.
Quatre-vingt-un ans après les massacres du 8 Mai 1945 perpétrés par le colonialisme français contre des milliers d’Algériens, la ville des Hauts-Plateaux a accueilli vendredi une cérémonie de commémoration marquée par une forte charge symbolique et politique.
La ministre française déléguée aux Armées et aux Anciens combattants, Alice Rufo, a participé aux cérémonies officielles organisées à Sétif, accompagnée de l’ambassadeur de France en Algérie. Devant la stèle commémorative des massacres, elle a déposé une gerbe de fleurs et déclaré qu’« il faut faire preuve de courage pour regarder l’histoire en face telle qu’elle s’est réellement déroulée, dans le respect de la Mémoire de l’Algérie ».
Une déclaration qui intervient dans un contexte de reprise progressive des relations algéro-françaises, après plusieurs mois de tensions diplomatiques. Mais à Alger, le message demeure constant, aucune normalisation durable ne peut se construire en dehors de la vérité historique.
La cérémonie s’est déroulée en présence du ministre des Moudjahidine et des Ayants droit, Abdelmalek Tacherift, des autorités civiles et militaires, de représentants de la famille révolutionnaire ainsi que d’acteurs de la société civile.
Des centaines de citoyens ont pris part à « la marche de la Mémoire et de la fidélité », organisée à travers les principales artères de Sétif. La procession s’est ébranlée depuis la mosquée Abou Dhar El Ghafari jusqu’à la stèle érigée à la mémoire de Saâl Bouzid, premier martyr tombé sous les balles de la police coloniale française le 8 mai 1945 alors qu’il brandissait l’emblème national.
Des groupes de Scouts musulmans algériens, des enfants portant des drapeaux nationaux ainsi que des familles entières ont accompagné cette marche silencieuse et recueillie. À proximité de la stèle, des écoliers ont entonné des chants patriotiques dans une atmosphère empreinte d’émotion.
Le ministre des Moudjahidine et des Ayants droit s’était auparavant recueilli au cimetière de Sidi Saïd, dans la cité Bouaroua, où se trouve une fosse commune abritant des victimes des massacres coloniaux.
Prenant la parole à cette occasion, Abdelmalek Tacherift a souligné que « l’importance de la mémoire nationale » réside dans sa capacité à être « un moteur de l’édification de la nation ». Il a rappelé que les massacres du 8 Mai 1945, ayant fait plus de 45.000 martyrs selon les chiffres officiels algériens, constituent « une base fondamentale pour le recouvrement de la souveraineté nationale ».
Le ministre a insisté sur le rôle des jeunes générations dans la préservation de cette mémoire, affirmant qu’elles « doivent se consacrer à la construction de l’avenir en faisant de la mémoire nationale un moteur de développement et de construction d’un avenir radieux ».
De son côté, le président du Conseil de la nation, Azouz Nasri, a estimé que ces massacres demeureront « une source d’inspiration pour les générations successives afin de préserver la mémoire nationale et de s’imprégner des valeurs de souveraineté et d’indépendance ».
« Ce crime ignoble demeurera témoin de la barbarie coloniale et constituera à jamais une source d’inspiration pour les générations afin de préserver la mémoire nationale et de s’imprégner des valeurs de souveraineté et d’indépendance. Gloire et éternité à nos valeureux martyrs », a-t-il écrit sur les réseaux sociaux.
Cette année, la commémoration a également pris une dimension diplomatique particulière. La présence d’une représentante officielle française à Sétif, un 8 mai, constitue un geste rare dans l’histoire des relations entre les deux pays.
Dans un communiqué publié le 8 mai 2026, l’Élysée a reconnu que « alors même que les Français célébraient leur libération, la répression des manifestations dans les villes de Sétif, Guelma et Kherrata durait plusieurs semaines et faisait des milliers de victimes. C’est la vérité de notre histoire et c’est l’honneur de la France de la regarder en face ».
La députée écologiste française Sabrina Sebaihi a, pour sa part, déclaré : « Une parole de vérité était attendue depuis longtemps. La reconnaissance par l’Élysée de la responsabilité de la France dans les crimes du 8 mai 1945 et des jours qui ont suivis survenus à Sétif, Guelma et Kherrata constitue une étape importante pour la vérité et la reconnaissance de ce massacre ».
Au-delà des gestes mémoriels, cette séquence traduit surtout une volonté de reprise du dialogue entre Alger et Paris après près de deux années de crise diplomatique. Les tensions s’étaient aggravées après le soutien affiché par Paris au plan d’autonomie marocain au Sahara occidental, provoquant une vive réaction des autorités algériennes.
Le rappel de l’ambassadeur algérien, les expulsions réciproques de diplomates ainsi que plusieurs déclarations hostiles avaient profondément dégradé les relations bilatérales. Ces derniers mois, plusieurs signaux d’apaisement ont toutefois été observés, avec notamment le retour de l’ambassadeur français à Alger et la multiplication des visites officielles françaises.
Mais à Sétif, vendredi, le message porté par les autorités était clair : le rapprochement ne peut se faire au prix de l’oubli. La mémoire des massacres du 8 Mai 1945 demeure, pour l’Algérie, une ligne de souveraineté autant qu’un héritage historique.

