Docteur Mahrez Bouich est enseignant-chercheur en philosophie à l’université de Bejaia et membre du comité de préparation et du comité scientifique de la première édition des Rencontres africaines méditerranéennes de la pensée – Algérie, organisées par le ministère de la Culture sous le haut patronage de Monsieur le Président de la République, Abdelmadjid Tebboune.
Cette première édition, consacrée à Saint Augustin, s’est déroulé les 28, 29 et 30 avril 2026 à Alger, au Centre international des conférences. Un événement qui se veut un rendez-vous majeur ; destiné à inscrire durablement l’Algérie dans les grandes dynamiques intellectuelles africaines et méditerranéennes. Il a réuni des philosophes, des spécialistes en philosophie, des universitaires, des délégations officielles, ainsi que des personnalités politiques, académiques et diplomatiques.
L’Express : L’Algérie a organisé un grand événement sur la pensée, les rencontres africaines méditerranéens de la pensée, dont la première édition est consacrée à Saint-Augustin, quelles sont les objectifs de ces rencontres ?
Mahrez Bouich : Avant de répondre à votre question, je tiens à souligner que l’organisation de ces rencontres en Algérie par le ministère de cultures et des arts constitue « un événement historique » très marquant dans l’histoire de la pensée et de la philosophie dans le pays, « un moment philosophique » qui ouvert de nouvelles perspectives de réflexion philosophique et de dialogue, en favorisant l’échange d’idées et l’enrichissement intellectuel autour des grandes questions et de l’héritage philosophique algérien. Une organisation qui intervient quelques jours après la célébration de la Journée nationale de la philosophie, qui a lieu le 26 avril de chaque année.
En effet, il s’agit d’un « moment historico-philosophique » fort qui renoue avec la tradition intellectuelle sur cette terre de pensée. L’histoire millénaire de l’Algérie témoigne d’un riche héritage intellectuel, notamment avec l’ancienne Université de Madaure, considérée comme l’une des premières institutions du savoir en Afrique, voire dans le monde, ainsi qu’un héritage médiéval, moderne et contemporain lié à la production de la pensée, de la philosophie et du savoir en général.
Une terre qui a vu émerger de nombreux philosophes, penseurs et écrivains qui ont profondément marqué l’histoire universelle, à l’image de Saint Augustin, figure majeure de la philosophie et de la théologie, ou encore d’Apulée de Madaure, célèbre pour son œuvre littéraire et philosophique, ou de Juba II, roi numide, est également un auteur prolifique : il a rédigé des ouvrages en grec portant sur l’histoire, la géographie, la botanique et même sur l’Arabie, ou de Sidi Boumediene ut un mystique soufi andalou et l’un des principaux fondateurs du soufisme maghrébin, ou d’Ibn Khaldoun, pionnier de la sociologie et de la pensée historique, qui a passé une partie de sa vie sur le territoire algérien, notamment à Béjaia et à Tiaret, ou Ou de l’Émir Abdelkader, qui a développé une réflexion profondément marquée par le soufisme et l’humanisme, notamment à travers Le Livre des haltes, ainsi que ses écrits spirituels et ses correspondances, dont La Lettre aux Français, ses lettres de prison et divers textes sur la guerre, la paix et la tolérance, ou de Frantz Fanon, dont la réflexion a profondément influencé les études postcoloniales et les luttes pour la libération, ou Malek Bennabi, qui a analysé les conditions de la renaissance des sociétés musulmanes, ainsi que Mohammed Arkoun, figure très importante de la pensée contemporaine en Algérie, connu pour ses travaux sur la critique de la raison islamique.
D’autres noms s’inscrivent dans cette riche tradition intellectuelle, tels que Mohand Tazroute, Korebaa Nabhani, Mustapha Lacheraf, Abdellah Cheriet, Rabia Mimoune, Bekhti Benaouda, Abderrahmane Boukaf, ainsi que d’autres qui ont contribué, chacun à leur manière, à nourrir la réflexion culturelle, philosophique et historique.
Ces figures illustrent la richesse d’une véritable « cité de philosophes et philosophies », où se sont croisées et développées des traditions intellectuelles diverses, faisant de l’Algérie un lieu historique incontournable de la pensée et du savoir.
Ces rencontres qu’abrite l’Algérie constituent une occasion précieuse pour construire un pont de la pensée entre l’Afrique et la Méditerranée, en favorisant le débat, le dialogue, le partage des savoirs et la confrontation des idées entre intellectuels, chercheurs et créateurs des deux rives. Des rencontres qui visent à renforcer les liens culturels et scientifiques, à encourager une réflexion commune sur les enjeux contemporains, et à mettre en valeur les héritages intellectuels partagés.
À travers cette dynamique, l’Algérie se positionne comme un carrefour de rencontre et d’échange, contribuant à faire émerger une pensée ouverte, ancrée dans la diversité mais tournée vers des valeurs universelles.
La première édition des Rencontres Africaines Méditerranéennes de la pensée, consacrée à Saint Augustin, s’inscrit dans une ambition intellectuelle et culturelle large visant à faire de cet événement un espace de dialogue et de réflexion partagé entre l’africain et méditerranéen.
D’abord, ces rencontres ont pour objectif de créer un cadre d’échanges interdisciplinaires autour de la pensée augustinienne, en explorant ses œuvres et leur influence sur des notions centrales comme l’altérité, particulièrement dans les contextes afro-méditerranéens. La figure de Saint Augustin, enracinée dans l’histoire de l’Afrique du Nord, offre un point de convergence symbolique et intellectuel pour repenser les liens entre ces espaces.
Ensuite, l’événement vise à renforcer le dialogue intellectuel et culturel entre les pays d’Afrique et du bassin méditerranéen, en favorisant la compréhension mutuelle et le respect des spécificités civilisationnelles. Il s’agit aussi de promouvoir le partage des savoirs et des expériences entre chercheurs, penseurs et intellectuels, autour de problématiques communes d’ordre philosophique, historique et culturel.
Par ailleurs, ces rencontres ambitionnent de stimuler la réflexion sur les défis contemporains partagés, via « des questions ontologiques et philosophiques », tout en consolidant la coopération académique et culturelle à travers la mise en réseau des institutions et des acteurs du savoir.
En effet, ces rencontres participent également à la diffusion des valeurs de paix, de coexistence et de dialogue, en encourageant une culture d’ouverture et d’échange. Comme elles consistent aussi à rapprocher la pensée du grand public, en rendant les débats philosophiques plus accessibles et en faisant de cet événement un espace de formation à l’esprit critique, au dialogue et à l’apprentissage.
Enfin, les Rencontres Africaines Méditerranéennes de la pensée se présentent comme une expérience concrète de philosophie comparée, visant à mieux comprendre les pensées et les cultures dans leur diversité, à reconnaître les différences, mais aussi à mettre en lumière les valeurs humaines universelles qui les rapprochent.
Comment envisagez-vous que ces rencontres contribuent au renforcement des liens intellectuels et culturels entre l’Afrique et la région méditerranéenne ?
Il est clair que ces rencontres ne peuvent être que bénéfiques, aussi bien pour l’Algérie que pour l’Afrique, la Méditerranée et, plus largement, pour la pensée universelle.
En effet, elles offrent une opportunité concrète de renforcer les liens intellectuels et culturels entre l’Afrique et la région méditerranéenne, en créant un espace structuré de dialogue et de coopération. Elles permettent de réunir des chercheurs, penseurs et créateurs issus d’horizons différents afin de confronter leurs approches, croiser leurs expériences et construire une réflexion commune autour de problématiques partagées. C’est ce que nous avons remarqué lors de la première édition, tenue il y a deux jours.
A mon avis, il faut signaler, que dans un contexte mondial marqué par la domination de la raison instrumentale, la résurgence de certaines théories néocoloniales, des logiques expansionnistes, la multiplication des guerres, et la montée de pensées radicales portées par des courants extrémistes, ces rencontres prennent une importance particulière. Effectivement, ces rencontres constituent un cadre fondamental pour réhabiliter une réflexion philosophique et une pensée critique, ouvertes et profondément humaniste, capables de déconstruire les logiques d’exclusion, du mépris, de rejet, de fermeture et de dogmatisme.
L’histoire comme l’avenir de l’Afrique et de la Méditerranée ne peuvent se construire sans ce « pont » fondé sur la pensée, le débat et le dialogue philosophique et culturel. C’est à travers ces échanges que peuvent émerger des idéaux universels, fondés sur la reconnaissance de l’autre, le respect des différences et la valorisation du vivre-ensemble, et la réhabilitation de l’humain comme ; sujet, objet et finalité de la recherche.
Dans cette dynamique, l’Algérie, forte de son histoire, de son riche héritage intellectuel et de sa position géographique stratégique, peut jouer un rôle central en tant que carrefour de rencontres et de médiation culturelle. Personnellement, je suis très persuadé que l’Algérie est en mesure de porter une vision fondée sur le dialogue des civilisations et de contribuer activement à la construction d’un espace afro-méditerranéen de la pensée, à la fois solidaire, ouvert et tourné vers l’avenir.
La première édition des rencontres est consacrée à Saint Augustin. Qu’en pensez-vous ?
Il est très important de signaler que toutes les sociétés, depuis la nuit du temps, ont été développées grâce à la pensée, à la réflexion, aux sciences et au savoir, mais aussi grâce à la philosophie, considérée comme la mère des sciences, car la philosophie a la capacité de poser des questions, de produire des réflexions, des pensées critiques, et de construire des paradigmes de pensée qui permettent de résoudre des problématiques et de remettre en cause les conditions qui favorisent la décadence, le sous-développement et l’ignorance. N’est-ce pas la philosophie qui redonne espoir à travers le questionnement ?
L’idée du ministre de la Culture et des Arts de consacrer la première édition au philosophe algérien Augustin est très intéressante, significative, symbolique, voire historique.
Cela pour deux raisons, à mon avis. La première est l’importance, voire la nécessité de réhabiliter nos philosophes et penseurs algériens qui ont contribué, tout au long de l’histoire millénaire du pays, à la production de la pensée, de la réflexion, du « sens », de la philosophie et de la culture sous toutes leurs formes. Sans aucun doute, ce sont « des acteurs essentiels » et « des faiseurs des connaissances » de l’histoire de l’Algérie, dont nous devons être fiers et auxquels il faut redonner toute leur place dans la « mémoire collective », dans « la mémoire nationale » et dans « l’histoire de la pensée algérienne ». Car il ne peut s’agir que d’un héritage substantiel renforçant l’État national algérien.
La deuxième raison est le rôle qu’a joué le philosophe algérien Augustin et ses œuvres philosophiques, ainsi que ses idées universelles, (sur le temps, sur l’amour, sur la question du bien et du mal, sur la question de la paix, sur la musiques, sur le dialogue entre autres) dans l’histoire du lien « historico-philosophique » et du sentiment « d’histoire philosophique culturelle partagée et commune » entre l’Algérie et l’autre rive de la Méditerranée, mais aussi l’Afrique et l’espace méditerranéen dans son ensemble. Incontestablement, l’apport du philosophe saint Augustin montre que le dialogue, le débat et les échanges entre les deux rives ne sont ni caducs, ni impossibles, ni conflictuels par nature. Au contraire, ils sont possibles dans le respect des spécificités de chaque rive et dans une ouverture à l’universalité.
Quels sont les objectifs de la première édition des rencontres africaines méditerranéennes de la pensée ?
Je vous remercie pour votre question. Un grand travail a été réalisé par les membres du comité scientifique, pour la mise en place des assises philosophiques de la première édition, de son argumentaire et de ses axes, que je remercie beaucoup au passage. Parlons de la première édition des rencontres intitulée Augustine, Émanation Algérienne, Africaine, et Méditerranéenne. Elle a comporté cinq panels scientifiques. Le premier intitulé : « Augustin : l’homme, le philosophe, le spirituel ». Le deuxième panel intitulé : « La triple appartenance : algérienne, africaine et méditerranéenne d’Augustin ». Le troisième panel portait sur « La pensée d’Augustin et la Translation Studiorum ». Le quatrième panel intitulé : « Santé civilisationnelle et crise de l’Homme contemporain ». Enfin, le dernier panel était intitulé : « La pensée d’Augustin dans la communication culturelle». Deux rencontres supplémentaires ont également été organisées, intitulées « Philosophons ! ».
Cette première édition des Rencontres Africaines Méditerranéennes de la pensée – Algérie vise, entre autres, à créer un espace intellectuel pluridisciplinaire de réflexion et de dialogue autour de la pensée d’Augustin. Une édition qui propose de revisiter ses œuvres à travers une lecture descriptive, analytique et approfondie, d’en explorer les dimensions philosophiques et historiques, et de mettre en lumière leur impact dans l’espace africain méditerranéen. Avec la participation de plusieurs chercheurs, spécialiste, et diplomates.
Cette édition ambitionne également de réinterroger cet héritage intellectuel à la lumière des contextes culturels et historiques partagés, afin de mieux comprendre ses prolongements et la continuité de son influence jusqu’à nos jours. Et comment pouvons-nous aujourd’hui actualiser la pensée de saint Augustin alors qu’il a vécu dans un autre temps que le nôtre ?
De quelle manière cet événement mettra-t-il en valeur le rôle de l’Algérie dans la promotion des discussions philosophiques et académiques à l’échelle mondiale ?
M.B : En tant que membre du comité de préparation scientifique, présidé par le Professeur Naima Hadj Abderrahmane, également présidente des Rencontres africaines et méditerranéennes de la pensée en Algérie, je pense que cet événement ne se limite pas à une simple rencontre académique : il positionne clairement l’Algérie comme un carrefour intellectuel entre l’Afrique et le bassin méditerranéen.
En réunissant des chercheurs, des spécialistes et mêmes des diplomates autour de la pensée augustinienne, notamment celle d’Augustin d’Hippone, figure emblématique née à Tagaste (Souk Ahras aujourd’hui), il met en avant une contribution philosophique et historique d’origine berbère et médiévale de l’Algérie à la philosophie mondiale et universelle.
D’une part, l’accueil d’experts venus de divers horizons renforce la crédibilité du pays comme espace de dialogue académique international. Cela montre que l’Algérie peut jouer un rôle actif dans la production et la circulation des idées, et pas seulement comme réceptrice de savoirs. D’autre part, en mettant l’accent sur des thèmes comme la diversité culturelle, le dialogue des civilisations, l’ouverture et la diplomatie culturelle. L’événement s’est inscrit dans des enjeux globaux actuels caractérisé par « une crise de l’Homme », « une crise de l’humanité » et « une crise de sens », ce qui donne une portée universelle aux discussions organisées localement.
Cette initiative favorisera, surement, la construction de réseaux durables entre institutions et chercheurs. Ces collaborations peuvent déboucher sur des projets communs, des publications ou des échanges académiques, renforçant ainsi l’intégration de l’Algérie dans l’espace africain, méditerranéen, et dans les dynamiques intellectuelles internationales.
Enfin, en valorisant un héritage philosophique ancré dans son propre territoire tout en l’ouvrant à des perspectives contemporaines, l’Algérie affirme une identité culturelle capable de dialoguer avec le monde. Cela contribue à faire du pays un « acteur reconnu » dans la promotion d’un débat philosophique inclusif, interculturel et tourné vers l’avenir.
Dans cette édition, Mme Ségolène Royal, présidente de l’association France-Algérie, participera également. Comment percevez-vous sa contribution à cet événement?
Comme je l’ai déjà signalé auparavant, deux rencontres ont été programmées lors de cette première édition, intitulée PHILOSOPHONS ! La deuxième rencontre a été marquée par l’intervention de Madame Ségolène Royal, qui a présenté une communication très intéressante portant sur « la relation entre Augustin et sa mère ». Son intervention a su mettre en lumière le lien exceptionnel entre une mère et son fils, en évoquant des valeurs profondes telles que l’amour, la paix et le respect. Elle a également parlé de la situation que vit le monde actuel ravagé par les guerres, des tensions, des égoïsmes, et la monté des extrémise entre autres, comme elle a adopté une position forte concernant les relations franco-algériennes, exprimant le souhait de les voir se renouer dans un esprit de respect mutuel et de coopération entre les deux rives de la Méditerranée.
Je pense que sa présence prend une dimension très importante et hautement symbolique, en tant que présidente de l’Association France-Algérie (AFA), et qu’elle ne cesse de renforcer la portée de son engagement, en apportant un argument supplémentaire en faveur de la paix, du dialogue, de l’interculturalité, de la tolérance et d’une amitié possible entre ces deux espaces méditerranéens.
Par ailleurs, plusieurs participants venus de Tunisie, de France, de Belgique, de Suisse, d’Italie, d’Égypte, de Côte d’Ivoire, du Congo et d’autres pays ont pris part à cet événement. Cette rencontre a permis de réunir des philosophes, des spécialistes de l’histoire ainsi que des professionnels internationaux engagés dans la promotion des valeurs de paix, d’amour, de tolérance, d’acceptation et de dialogue interculturel.
Un dernier mot ?
Il est très important de signaler, à mon avis, que ces rencontres sont devenues aujourd’hui une « réalité concrète », une partie de la très bonne dynamique « philosophique et culturelle algérienne », grâce à tous les amoureux et toutes les amoureuses de la philosophie, de la pensée, et de la culture. Et à la fin de la première édition des rencontres africaines méditerranéennes de la pensée Algérie, des recommandations sont émises, par le comité scientifique, telles que la création d’un centre Madaure pour la culture et la pensée, la traduction des ouvrages d’Augustin, l’encouragement de l’enseignement des langues grecque et latine, l’enseignement de la philosophie à des niveaux avancés au sein de l’Éducation nationale, l’intégration des textes philosophiques algériens dans les programmes scolaires, la création de centres de recherche sur la philosophie de saint Augustin, la production de films documentaires sur ce philosophe, ainsi que l’organisation de la deuxième édition des Rencontres africaines et méditerranéennes de la pensée en Algérie.
Enfin, les grandes retrouvailles avec la philosophie sur la terre algérienne, à travers la première édition des Rencontres africaines méditerranéennes de la pensée, qui ont connu un grand succès, ne sont autre chose que la rencontre avec la volonté de faire de « la raison » un moyen de réflexion, « du savoir » un fondement du développement, « de la philosophie » une assise du questionnement, « du dialogue » un instrument d’argumentation et de critique, « de la sagesse » une finalité pour le vivre-ensemble, et « du rêve philosophique » un accompagnateur pour produire du sens, « un sens » qui permette à l’humain de réhabiliter son humanisme dans un monde de plus en plus inhumain.

