Ragad Saliha nous a accordé un entretien à l’occasion de la parution de son ouvrage Sur les pas de Camus, méditation à Tipaza. Son parcours, partagé entre la France et l’Algérie, nourrit une œuvre riche où se côtoient romans, poésie et récits. Écrivaine prolifique et membre fondatrice de plusieurs collectifs littéraires, elle cultive aussi la peinture, qu’elle pratique au couteau. Elle distribue toutes ses toiles à ses amis et à sa famille.
L’Express : Vous venez de publier un essai intitulé Sur les pas de Camus, méditation à Tipaza. Pourquoi avoir choisi Tipaza comme point de départ de cette rencontre avec l’œuvre de Camus ?
Saliha Ragad : Tipaza est un lieu auquel je suis profondément attachée, puisque j’y passe mes vacances. C’est là que j’ai lu Noces, et notamment les pages consacrées à Tipasa, dans lesquelles Albert Camus célèbre la beauté du monde, la lumière, la mer et cette communion intime entre l’être humain et la nature. Un jour, en visitant le site antique, je me suis approchée de la stèle dédiée à Camus. J’ai alors éprouvé une sensation particulière, comme si une présence m’accompagnait. Ce sentiment était difficile à expliquer, mais il était suffisamment fort pour que je m’en souvienne longtemps.
À cet instant, Tipaza a pris une autre dimension. Ce n’était plus seulement un lieu de vacances ou un site historique, mais un espace où mes lectures rejoignaient mes émotions. J’avais le sentiment de rencontrer l’écrivain au-delà de ses livres, à travers cette terre qu’il avait tant aimée. C’est de cette expérience intime qu’est née l’envie d’écrire cet essai.
Quand et comment vous est venue l’idée de refaire, presque pas à pas, le parcours de Camus dans cette cité antique ?
L’idée est née progressivement, au fil de mes lectures et de mes séjours à Tipaza. La lecture de Noces m’avait profondément marquée. Camus possède cette capacité de nous faire ressentir un paysage, de nous rendre attentifs à la lumière, aux pierres, à la mer et à la beauté parfois insoupçonnée des choses simples.
En parcourant moi-même les ruines antiques, je me suis mise à regarder ces lieux autrement. Je me demandais ce que Camus avait pu ressentir devant ces mêmes paysages, ce qui l’avait touché et ce qui avait nourri son écriture. J’ai alors éprouvé le désir de suivre ses traces, non pas pour reconstituer précisément chacun de ses déplacements, mais pour tenter de retrouver quelque chose de son regard et de sa sensibilité. Mes promenades sont devenues une autre manière de lire son œuvre, en laissant les lieux dialoguer avec les mots. C’est ainsi que mes observations, mes notes et mes réflexions ont peu à peu pris la forme de cet essai.
Vous vous asseyez sur une colonne, puis sur les marches de l’amphithéâtre, en vous demandant si Camus a occupé la même place. Ce geste relève-t-il de l’imagination, de la mémoire ou d’une forme de dialogue avec l’écrivain ?
Je dirais qu’il s’agissait avant tout d’un dialogue intérieur avec l’écrivain, mais d’un dialogue que je ressentais avec une intensité particulière. Lorsque je m’asseyais sur une colonne ou sur les marches de l’amphithéâtre, je ne faisais pas qu’imaginer Camus dans ces lieux. J’avais véritablement le sentiment de me rapprocher de lui, de sa sensibilité et de son regard sur cette terre.
Bien entendu, je ne pouvais pas savoir s’il s’était assis précisément à ces endroits. Mais ce n’était pas l’essentiel. Mon imagination était nourrie par mes lectures, tandis que les pierres antiques, le vent, la lumière et la mer donnaient une présence presque tangible à ses mots.
Il existe des rencontres qui ne nécessitent ni poignée de main ni échange de paroles. Elles se produisent dans le silence, dans cette émotion profonde que l’on ressent parfois sans parvenir à l’expliquer. C’est cette rencontre que j’ai essayé de traduire dans mon livre.
Vous revenez dans votre livre sur L’Étranger, Le Mythe de Sisyphe, La Peste et Noces. Quelles idées de Camus vous ont le plus marquées pendant ce travail ?
Ce qui m’a particulièrement marquée chez Camus, c’est sa manière de regarder lucidement la condition humaine sans renoncer à la beauté du monde. Il ne détourne pas les yeux devant la souffrance, l’injustice, la mort ou l’absurdité de certaines situations. Pourtant, il nous rappelle aussi tout ce qui mérite d’être vécu.
Dans L’Étranger, j’ai été sensible à la confrontation entre l’individu et une société qui attend de lui qu’il se conforme à ses règles. Le roman nous interroge sur les conventions sociales, le jugement des autres et la difficulté d’être soi-même dans un monde qui exige parfois que nous respections des codes sans nous demander ce que nous ressentons réellement.
Dans Le Mythe de Sisyphe, c’est la réflexion sur l’absurde qui m’a interpellée. Camus nous confronte à cette question fondamentale : comment continuer à vivre lorsque l’existence ne nous apporte pas toutes les réponses que nous recherchons ? J’y trouve une invitation à regarder la réalité en face, sans renoncer pour autant à poursuivre notre chemin.
Dans La Peste, c’est la solidarité humaine qui me touche particulièrement. Face à une catastrophe, chacun se trouve confronté à ses responsabilités. Le courage ne réside pas toujours dans les grands exploits, mais aussi dans les gestes simples, dans le devoir accompli, dans le refus de l’indifférence et dans la volonté de soulager la souffrance d’autrui.
Enfin, Noces me touche par sa célébration de la vie, de la nature et de notre présence au monde. À Tipasa, Camus nous rappelle combien la beauté peut nous bouleverser lorsqu’on prend le temps de la contempler et de nous sentir pleinement vivants.
Ces quatre œuvres m’ont confortée dans une conviction : la lucidité n’exclut ni l’amour de la vie ni la solidarité. Nous ne choisissons pas toujours les épreuves qui se présentent à nous, mais nous pouvons chercher à leur faire face avec dignité, sans perdre notre humanité.
La condition humaine, le sens de l’existence, la façon dont on répond à l’absurde : tout cela traverse votre méditation. Qu’est-ce que la pensée de Camus vous apporte concrètement, aujourd’hui, dans votre vie de tous les jours ?
La pensée de Camus me rappelle que la vie doit être regardée telle qu’elle est, avec ses injustices, ses contradictions et ses souffrances, mais aussi avec ses beautés et ses moments de grâce. Mon propre parcours m’a appris très tôt que l’existence ne nous épargne pas toujours. J’ai connu l’absence, les blessures de l’enfance et des épreuves qui auraient pu m’enfermer dans le silence ou l’amertume. Avec le temps, j’ai compris que la douleur faisait partie de mon histoire, mais qu’elle ne devait pas déterminer toute mon existence.
Concrètement, cette pensée m’encourage à poursuivre mon chemin malgré les difficultés, à rester attentive au monde qui m’entoure, à écrire, à observer et à m’émerveiller devant une lumière, un paysage ou un geste de bonté. Elle me rappelle que notre dignité ne dépend pas de la facilité de notre vie ni du regard que les autres portent sur nous.
Ma propre vision de l’existence est également nourrie par ma foi. Je ne confonds donc pas ma démarche avec celle de Camus, mais je retrouve dans son œuvre une exigence de lucidité, de justice et de respect de l’être humain qui me parle profondément.
Pour moi, répondre à l’absurde, ce n’est pas prétendre avoir réponse à toutes les questions. C’est continuer à vivre, à aimer, à témoigner et à tendre la main lorsque cela est possible. C’est refuser que les épreuves nous dépouillent de notre humanité.
Camus écrit qu’au milieu de l’hiver, il découvre en lui un été invincible. Cette phrase rejoint-elle votre expérience, votre parcours ?
Énormément. Cette phrase me touche au plus profond de moi-même, car elle fait écho à mon existence depuis mon enfance. J’ai été orpheline dans le nord de la France. Mon père est décédé alors que j’étais encore bébé, et je n’ai pas eu la chance de le connaître. Grandir avec cette absence a marqué mon histoire, même si l’on ne mesure pas toujours, lorsqu’on est enfant, les conséquences que peuvent avoir certaines blessures.
La vie ne m’a pas toujours offert la douceur que j’aurais souhaitée. Pourtant, au fond de moi, quelque chose a résisté. Un besoin de créer, d’écrire, de chercher la beauté et de donner un sens à ce que je vivais.
Cet été invincible, je le reconnais dans ma capacité à continuer malgré les épreuves, à préserver ma sensibilité et à ne pas laisser la douleur m’éloigner de la souffrance des autres. Je ne prétends pas être invulnérable. J’ai mes fragilités, mes moments de fatigue et mes blessures. Mais j’ai appris qu’on peut porter des hivers dans son histoire sans laisser le froid envahir toute son âme.
C’est sans doute pour cela que cette phrase de Camus me bouleverse autant. Elle ne signifie pas que l’hiver disparaît, mais qu’il ne parvient pas nécessairement à éteindre notre lumière intérieure.
Que souhaitez-vous que le lecteur retienne après avoir refermé Sur les pas de Camus, méditation à Tipaza ?
J’aimerais que le lecteur ait voyagé à travers mon humble essai introspectif, qu’il ait découvert Tipaza non seulement comme une cité antique d’une grande richesse historique, mais aussi comme un lieu de rencontre entre un écrivain, un paysage et une conscience en quête de sens. J’aimerais qu’en parcourant ces pages, il ait pu ressentir quelque chose de ce que j’ai moi-même éprouvé en marchant sur les pas de Camus. Des traces invisibles dans la réalité, mais tellement présentes dans mon esprit, nourries par mes lectures, mes souvenirs et mes émotions.
Je souhaiterais également que mon livre donne envie de relire Camus, ou de le découvrir autrement, en prêtant attention à cette sensibilité qui unit la beauté du monde à la conscience de notre fragilité. Au-delà de Camus et de Tipaza, j’espère que chacun pourra retrouver une part de sa propre expérience : un lieu qui l’a marqué, une lecture qui a changé son regard, une rencontre qui continue de vivre en lui longtemps après qu’elle a eu lieu.
Si Sur les pas de Camus permet à un lecteur de regarder un paysage avec plus d’attention, de se rapprocher d’une œuvre littéraire ou simplement de prendre un instant pour réfléchir à sa propre existence, alors j’aurai le sentiment d’avoir partagé quelque chose d’essentiel. Je n’ai pas écrit pour apporter des réponses définitives, mais pour témoigner d’une rencontre intérieure et inviter d’autres personnes à vivre, à leur tour, la leur.
Vous publiez sous le pseudonyme de Khalice Jade, tout en signant ce livre Saliha Ragad. Quelle place occupe chacun de ces deux noms dans votre parcours d’écrivaine ?
Saliha Ragad est mon véritable nom. Le porter sur cet ouvrage a pour moi une signification intime, car c’est aussi une manière de rendre hommage à mon père, que je n’ai jamais eu la chance de connaître. Il est décédé en France alors que j’étais encore bébé. Mon nom porte donc une histoire personnelle, une filiation et une mémoire qui me sont précieuses.
Khalice Jade est le pseudonyme qui m’accompagne depuis de nombreuses années dans mon parcours artistique et littéraire. J’ai d’abord signé certaines de mes toiles sous ce nom, avant de l’adopter sur les réseaux sociaux, notamment Facebook et LinkedIn, où je partageais mes écrits et mes créations.
Sous ce pseudonyme et sous mon nom véritable, j’ai réalisé et publié 35 œuvres personnelles. J’ai également conçu et créé plus d’une dizaine d’anthologies collectives, tout en participant comme poétesse à des ouvrages réalisés par d’autres auteurs.
Je suis notamment engagée auprès d’Inner Child Press, en Floride, dans le cadre de l’aventure poétique L’Année du Poète. J’y participe en tant que poétesse, mais j’y exerce également des responsabilités administratives et de direction de traduction. Cette même maison d’édition m’a nommée ambassadrice de la paix en 2024, en reconnaissance de mon engagement littéraire en faveur de la paix et du dialogue.
Pour moi, Saliha Ragad et Khalice Jade ne sont pas deux personnes différentes. L’un est mon nom véritable, porteur de mon histoire familiale ; l’autre est mon nom artistique, sous lequel une grande partie de mon cheminement créatif s’est construite.
En signant Sur les pas de Camus, méditation à Tipaza de mon véritable nom, j’ai souhaité inscrire cette rencontre littéraire dans une démarche personnelle, avec toute la sincérité de la femme que je suis et de la petite fille que j’ai été. Ces deux noms appartiennent à mon histoire. Ils se rejoignent dans une même volonté : écrire avec sincérité, transmettre ce que je ressens et faire de la littérature un espace de mémoire, de dialogue et d’humanité.
