À l’occasion de la sortie de son dernier roman Le Prieur de Bethléem, Yasmina Khadra a engagé un dialogue franc avec le géopolitologue Pascal Boniface, livrant une réflexion dense sur les liens entre littérature et enjeux géopolitiques, en particulier autour du conflit israélo-palestinien. L’auteur y interroge les silences persistants et les ambiguïtés qui entourent ce dossier dans de nombreux pays occidentaux.
Dans sa conception, le roman dépasse largement sa dimension esthétique pour devenir un vecteur d’expression singulier, capable d’aborder des sujets sensibles avec une forme de retenue qui échappe aux rigidités du discours analytique.
Là où l’essai peut apparaître distant ou normatif, la fiction, selon lui, ouvre un espace propice à l’identification et à la compréhension de l’autre. En donnant chair aux personnages et à leurs trajectoires, elle invite le lecteur à éprouver des réalités souvent abstraites, favorisant ainsi une approche plus humaine des conflits.
Avec ce nouveau livre, l’écrivain s’inscrit dans une volonté de restitution du vécu palestinien, en s’écartant des narrations convenues. Il plaide pour une parole débarrassée des artifices et des euphémismes, estimant nécessaire de nommer les choses avec justesse.
À cet égard, il convoque la pensée de Albert Camus, rappelant que «mal nommer les choses ajoute au malheur du monde», pour souligner les effets délétères des discours édulcorés ou biaisés.
Cette posture lui a valu des répercussions notables au cours de sa carrière. Il évoque notamment les controverses suscitées par son roman L’Attentat, qu’il considère comme un tournant difficile. À ses yeux, certains sujets sont désormais entourés d’une forme d’interdit, nourrissant un climat où la liberté d’expression se heurte à des lignes rouges implicites.
Il met en garde contre les dérives d’un système où l’impunité associée au pouvoir peut engendrer des formes de domination proches de la tyrannie. L’auteur fait également état d’un recul de sa présence sur certains marchés éditoriaux européens, en particulier en Allemagne, où ses ouvrages ne seraient plus traduits.
Il relie cette situation à ses prises de position sur la question palestinienne, qu’il considère comme à l’origine d’une forme de fermeture idéologique. Selon lui, cette dynamique s’apparente à une censure diffuse, dépassant le cadre du débat littéraire et affectant les circuits de diffusion de ses œuvres, malgré une reconnaissance internationale établie à travers de nombreuses traductions.
La publication de son dernier roman s’est d’ailleurs inscrite dans un contexte de réticence éditoriale, plusieurs maisons ayant hésité à s’engager, redoutant les controverses. L’ouvrage a néanmoins rencontré son lectorat, ce que l’écrivain interprète comme le signe d’une capacité persistante du public à exercer son jugement de manière autonome.
Se définissant comme marginalisé, Yasmina Khadra rejette toutefois toute posture de contestation systématique. Il revendique plutôt une exigence de dignité, qu’il juge dérangeante dans certains milieux. Il critique, dans le même temps, une partie des élites intellectuelles qu’il accuse d’avoir renoncé à cette exigence afin de préserver leur position, au détriment de leur indépendance. Son analyse s’étend également au contexte français, qu’il décrit comme traversé par la crainte et le conformisme.
Il évoque des trajectoires professionnelles affectées pour avoir pris position sur la situation à Ghaza et accuse certains médias de promouvoir une lecture partiale des événements. Dans cette perspective, il estime que la France s’éloigne de la vocation universelle qu’elle revendiquait autrefois.
Les relations entre la France et l’Algérie occupent une place importante dans son propos. Malgré les tensions récurrentes, il affirme l’impossibilité d’une rupture durable entre les deux pays. Selon lui, les sociétés restent disposées au dialogue et au rapprochement, tandis que les blocages seraient entretenus par des groupes minoritaires alimentant les divisions.
Sur le plan international, il dénonce une approche sélective des principes par les puissances occidentales, qu’il relie à un rapport complexe à leur histoire. S’il reconnaît le poids de la mémoire, il considère qu’elle ne doit pas occulter les injustices contemporaines, notamment en Palestine.
Abordant les équilibres géopolitiques, il évoque Donald Trump comme révélateur des fragilités européennes. Il estime que l’Europe peine à affirmer son autonomie stratégique face aux États-Unis, allant jusqu’à considérer que ces derniers n’ont jamais constitué de véritables alliés.
Cette dépendance, selon lui, limite la capacité européenne à jouer un rôle déterminant sur les grandes scènes internationales, en particulier au Proche-Orient. Il appelle ainsi le continent à retrouver confiance en ses propres moyens et à s’imposer comme un acteur à part entière dans les rapports de force mondiaux.
Malgré ce regard critique, l’écrivain refuse toute vision désabusée. Il voit dans certaines initiatives, comme la visite du pape en Algérie, des signes porteurs d’espoir, rappelant que l’humanité conserve une capacité à produire du lien et du sens.
Son discours s’inscrit, en définitive, dans une perspective profondément humaniste, affirmant que, même dans un contexte marqué par les tensions, la possibilité d’un avenir commun demeure intacte.

