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« Matriochkas, les héritières »: Lylia Nezar, écrire la mémoire à distance

Avec « Matriochkas, les héritières », la romancière explore les silences familiaux et la transmission entre femmes. Installée à Lyon depuis une trentaine d’années, mais originaire d’Annaba, Lylia Nezar construit une œuvre où l’intime croise l’histoire sociale. Diplômée en sciences politiques de l’Université Lyon III, elle écrit entre littérature et réflexion, avec un intérêt marqué pour la mémoire, la famille et la condition féminine.

Après un premier recueil de poésie, Eva-Naissance publié en 2021, elle signe un premier roman, Matriochkas, les héritières. Un texte qui s’inscrit dans la durée, quatre années d’écriture ont été nécessaires pour construire cette fresque familiale.

Présenté au Centre culturel algérien, le roman s’attache à une famille algérienne sur plusieurs générations. Au centre du récit, des femmes : grand-mère, mère, fille, tante, sœur. Elles partagent un même espace, fait de tensions, de silences et de rapports de force. L’autrice parle d’une histoire d’amour, mais surtout d’un manque d’amour.

Le récit s’organise autour d’Aïcha, qui ouvre le roman par une phrase simple : « Je m’appelle Aïcha mais j’aurais dû m’appeler Samia ». À travers elle, et à travers les autres voix, le livre raconte une famille où l’on transmet beaucoup de choses, mais rarement l’affection ou la protection.

Le titre renvoie à l’image des poupées russes. Chaque femme porte en elle plusieurs héritages. Il y a l’héritage matériel, comme les objets transmis de mère en fille, mais aussi un héritage invisible : l’éducation, les traditions, les habitudes, les non-dits. Le roman montre comment ces couches s’accumulent et influencent les trajectoires.

Pour raconter cette histoire, Lylia Nezar a choisi une écriture polyphonique. Plusieurs personnages prennent la parole. Chacune raconte sa propre version des faits. Ce choix permet de casser la chronologie classique et de multiplier les points de vue. Les femmes ne vivent pas toutes la même réalité, même si elles appartiennent à une même famille.

Le livre aborde aussi des thèmes sensibles : les mariages arrangés, parfois imposés, les relations de couple, les interdits autour de l’amour. L’histoire se déroule sur une cinquantaine d’années, dans une Algérie en transformation. Les années 1970, notamment, apparaissent comme un moment important dans l’évolution de la place des femmes.

Pour l’autrice, la transmission passe aussi par l’école, la société, les rencontres. Même si les liens familiaux changent aujourd’hui, chaque individu reste marqué par ce qu’il a reçu, consciemment ou non.

Écrire depuis la France joue un rôle important dans son travail. « La distance exacerbe la mémoire », explique-t-elle. Loin du pays, les souvenirs deviennent plus présents. Cette distance permet aussi de parler plus librement de ce qui est souvent tu. L’écriture devient alors un espace pour dire l’intime.

Malgré l’éloignement, l’Algérie reste au cœur de son œuvre. Elle écrit en français, mais ses histoires, ses personnages et ses images viennent de là. Elle parle des femmes, des hommes, des transformations d’une société.

Aujourd’hui, Lylia Nezar poursuit son parcours. Lauréate du Prix de poésie Léopold Sédar Senghor en 2025, elle travaille sur un nouveau roman, Saint Augustin, une histoire d’amour et de grâce. Ce projet s’intéresse à la vie intime de saint Augustin, dans une Numidie encore peu racontée.

Avec Matriochkas, les héritières, elle propose un texte sur la mémoire, la transmission et la place des femmes. Un roman qui avance sans bruit, mais qui pose des questions directes sur la famille, l’héritage et ce que l’on choisit (ou non) de transmettre.

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