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Les manuscrits de Cheikh Oulahbib: La bibliothèque sauvée des flammes

Les manuscrits du Cheikh El Mouhoub Oulahbib, un érudit du XIXᵉ siècle, ont repris vie grâce à la détermination d’une poignée de passionnés. Ces trésors littéraires révèlent non seulement la richesse de la pensée maghrébine, mais aussi l’impérieuse nécessité de préserver notre mémoire collective. Focus sur des péripéties qui nous rappellent que l’amour du savoir peut triompher des plus grandes épreuves.

Cheikh Lmouhoub Oulahbib, dont le nom complet est Mohamed Lmuhub ben Lbachir ben Tayeb ben Ali ben Ahmed ben Zarrouk, est né en 1822 au village Tala Uzrar, douar Beni Ouartilane, Sétif. Sa famille, d’origine maraboutique, comme l’écrit le savant El Ouartilani dans son récit, la « Rihla », comptait plusieurs lettrés.

El Mouhoub Oulahbib a suivi de longues études dans les zaouïas de Cheikh Aheddad à Seddouk, de Sidi Sahnoune à Djemaa Saharidj, puis à Takaat, avant de revenir à son village de Tala Uzrar pour y perpétuer l’œuvre de ses ancêtres.

Durant quatorze ans d’apprentissage, il acquiert une solide formation en sciences religieuses, en littérature et en disciplines rationnelles, puis entreprend, à l’époque coloniale, de constituer une bibliothèque privée qui deviendra l’une des plus importantes du Maghreb au XIXᵉ siècle.

Arrêté à deux reprises par l’armée française, en 1864 et en 1871, pour son engagement aux côtés du Cheikh Aheddad, il subit ensuite une assignation à résidence, sans renoncer à enrichir sa collection, qui finit par compter plus de mille manuscrits, dont soixante‑six copiés de sa main.   En 1957, la maison du Cheikh est incendiée par l’armée coloniale.

Alors que la famille est parquée dans un camp, l’héritier el‑Mahdi, avec son fils Zerrouq, demande à sa bru, Zhira (ou Zohira), de sauver les livres.  La femme transporte sur son dos les volumes qu’elle parvient à arracher aux flammes, puis les enterre dans une autre maison, où ils demeurent jusqu’à l’indépendance.

En 1962, les manuscrits sont exhumés et conservés par des proches du Cheikh.  En 1985, Mechehed Djamel‑Eddine, arrière‑petit‑fils de l’érudit, entreprend de rassembler les documents dispersés entre les membres de la famille, puis de les restaurer, les classer et les faire connaître.

Une collection unique par sa diversité

La particularité de cette collection, rédigée en caractères maghrébins, tient à son exceptionnelle diversité disciplinaire pour le Maghreb.  On y trouve des ouvrages d’astronomie, de logique, de littérature et de poésie, de mathématiques, d’agriculture, de linguistique, ainsi que des actes notariés, des documents imprimés comme des bulletins de vote de l’époque, et des manuscrits en tamazight.

Les écrits en langue berbère et les manuscrits de mathématiques sont considérés comme les joyaux de la bibliothèque.  Des dizaines de témoignages répertoriés éclairent l’histoire locale, évoquant l’insurrection de 1871, la famine de 1877, une épidémie au XVIIIᵉ siècle, l’arrivée des criquets en 1850 ou encore les prix des produits, offrant aux chercheurs un aperçu du niveau intellectuel de la région et permettant de reconstituer le milieu intellectuel de la Kabylie orientale des VIIIᵉ et IXᵉ siècles.

Après la collecte, Mechehed Djamel‑Eddine, aidé de spécialistes et des autorités locales, engage un travail minutieux de restauration des manuscrits, dont beaucoup se présentaient sous forme de pages volantes non numérotées.

Il procède à leur identification, à leur classement par disciplines et par origine des auteurs, puis fait appel à un artisan relieur pour reconstituer les ouvrages. Une fois la restauration achevée, les manuscrits sont numérisés et publiés sur le site de la bibliothèque virtuelle de la Méditerranée « E‑corpus », où ils sont désormais accessibles au public et aux chercheurs désireux de les consulter ou de les étudier. 

Un catalogue détaillé, élaboré sous la direction du Pr. Aissani Djamil, président du groupe Gehimab, devrait paraître aux éditions « al‑Furqan Islamic Heritage Foundation » à Londres, avec 476 manuscrits répartis en vingt sections disciplinaires. Le projet ne se limite pas à la sauvegarde des textes.

Il prévoit la création, à Béni Ouertilane, d’une bibliothèque spécialisée dans les manuscrits, ainsi que la réhabilitation du site de Tala Uzrar, petit village kabyle où fut constituée, ouvrage par ouvrage, cette prestigieuse collection.

Le fonds, soutenu par le Fonds de développement canadien dans le cadre des activités de Gehimab, permet également de répertorier les manuscrits de la région et d’accompagner leur conservation, leur vulgarisation et leur valorisation.

À travers cette bibliothèque, c’est toute une mémoire intellectuelle de la Kabylie qui ressurgit, des manuscrits copiés par le Cheikh lui‑même aux documents pratiques qui racontent la vie quotidienne, les savoirs et les réseaux d’échanges d’une époque difficile, préservés grâce au courage d’une femme et à la persévérance de ses héritiers.

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L'express quotidien du 10/09//2026

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