La crise migratoire qui a secoué Ceuta fin juillet 2026 ne se résume pas à un simple afflux humain. Elle est désormais présentée, dans une partie du débat espagnol, comme un acte de « guerre hybride » orchestré depuis Rabat.
Pedro Pitarch Bartolomé, lieutenant-général à la retraite et ancien commandant de l’Eurocorps, a signé une tribune intitulée « L’essai marocain », dans laquelle il décrit l’assaut contre Ceuta comme « un acte hostile de guerre hybride, accompagné d’une violation des frontières, organisé et dirigé depuis Rabat ».
Pour lui, l’ampleur de l’opération et la diversité des profils mobilisés supposent une préparation qui aurait dû être détectable par les services de renseignement espagnols, ce qui renvoie, selon lui, à une défaillance à la fois politique et sécuritaire de Madrid.
Il insiste également sur le retour massif de milliers de personnes vers le Maroc, qu’il considère comme un indice d’une action coordonnée, et pointe la « permissivité » des forces marocaines à la frontière, documentée, selon lui, par un rapport de la police espagnole.
Dans sa lecture des événements, cette séquence aurait également alerté plusieurs capitales européennes, dont Paris, Rome, Helsinki, Copenhague, Stockholm et Vienne, qui auraient exprimé leur mécontentement face à la gestion espagnole des frontières de l’espace Schengen.
Pitarch élargit par ailleurs son analyse aux États-Unis et à Israël, qu’il juge difficilement étrangers à une « invasion hybride » d’une telle ampleur, compte tenu de leurs liens stratégiques avec le Maroc. Il conclut sa tribune par une mise en garde politique, estimant que ce qui s’est produit pourrait n’être qu’un « avant-goût » de scénarios à venir, et appelle l’État espagnol à adopter une réaction plus ferme.
Une grille de lecture partagée à gauche
Cette thèse n’est pas isolée. Izquierda Unida (IU), formation de gauche membre de la coalition Sumar, a déposé au Congrès une série de questions au gouvernement sur la crise de Ceuta, en la replaçant dans le cadre d’une « guerre hybride non conventionnelle ».
Pour IU, les événements des 30 et 31 juillet combinent pression migratoire, leviers technologiques, enjeux de cybersécurité et rapports de force diplomatiques, et ne sauraient être traités comme un simple dossier migratoire.
Les députés d’IU, parmi lesquels Enrique Santiago, Francisco Sierra et Fèlix Alonso, demandent à l’exécutif de préciser comment il compte renforcer les capacités espagnoles en matière de cybersécurité, réduire certaines dépendances extérieures dans les secteurs de la défense et des technologies sensibles, et revoir la localisation d’infrastructures technologiques stratégiques liées à l’OTAN.
Ils s’interrogent également sur les conséquences, pour la sécurité espagnole, du rapprochement militaire et technologique entre le Maroc, les États-Unis et Israël, en citant notamment les drones, les systèmes de surveillance et le système antimissile Barak MX. Entre le 30 et le 31 juillet, environ 72 000 personnes ont tenté de franchir la frontière entre le Maroc et Ceuta, selon le ministère espagnol de l’Intérieur.
La grande majorité, près de 70 000 personnes, est repartie rapidement vers le Maroc, mais plusieurs milliers restent dans l’enclave, alimentant les tensions sociales et politiques. Le bilan humain est lourd. Les ONG marocaines évoquent au moins 141 morts, tandis que les autorités espagnoles font état d’au moins 77 à 82 décès.
Un rapport confidentiel de la police espagnole décrit un « déploiement sensiblement plus réduit que d’ordinaire » des forces marocaines à la frontière ainsi qu’une « permissivité » de certains agents, sans toutefois conclure à l’existence d’une opération gouvernementale délibérée.
Des analyses indépendantes soulignent également le rôle des réseaux sociaux et d’une rumeur, selon laquelle « la frontière est ouverte », dans l’emballement des flux, tout en rappelant que les preuves d’une orchestration étatique marocaine font défaut.
La crise de Ceuta ravive ainsi une ligne de fracture ancienne entre Madrid et Rabat, malgré le rapprochement diplomatique amorcé en 2022 autour du Sahara occidental et la coopération migratoire et sécuritaire qui en a découlé. Pour les partisans de la thèse de la guerre hybride, l’enclave devient un laboratoire où se testent de nouvelles formes de coercition indirecte.
Pour d’autres, elle demeure avant tout le symptôme d’une gestion européenne de la migration prise entre impératifs humanitaires, logiques sécuritaires et calculs géopolitiques.
Dans ce débat, la tribune de Pitarch et les questions soulevées par Izquierda Unida installent une grille de lecture commune selon laquelle Ceuta ne serait plus seulement une frontière, mais pourrait devenir un point d’application d’une stratégie hybride dans laquelle migration, technologie et diplomatie se combinent.

