Au-delà des investissements économiques, la présence des Émirats arabes unis au Maroc s’est progressivement étendue à des secteurs liés aux télécommunications et à l’écosystème médiatique.
Cette implantation nourrit des interrogations sur les rapports entre capitaux, réseaux d’influence et production de contenus dans un paysage médiatique marocain déjà marqué par une forte concentration des acteurs économiques et politiques. Le poids émirati est particulièrement visible dans le secteur des télécommunications.
Selon les données de l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC), la société SPT détient 53 % du capital de Maroc Telecom, contre 22 % pour l’État marocain.
Le groupe constitue ainsi un acteur central des infrastructures numériques du pays. Cette présence dans les infrastructures de communication donne aux investissements émiratis une dimension qui dépasse le seul cadre financier. Maroc Telecom occupe en effet une place majeure dans l’accès à Internet et les réseaux de télécommunications au Maroc.
Le Media Ownership Monitor relève également que l’opérateur est majoritairement détenu par le groupe émirati Etisalat et souligne son importance dans l’infrastructure Internet du pays. Le paysage médiatique marocain demeure, pour sa part, fortement concentré autour d’un nombre limité d’acteurs économiques et politiques.
L’étude du Media Ownership Monitor, réalisée avec Reporters sans frontières et Le Desk, relève notamment la présence importante de la famille royale, de l’État et de grands intérêts économiques dans le secteur des médias. Elle souligne également les difficultés liées à la transparence de certaines structures de propriété et de financement.
Dans ce contexte, l’arrivée ou le renforcement de capitaux étrangers dans des secteurs liés aux communications peut être analysé comme un élément supplémentaire de la recomposition du paysage médiatique et numérique marocain. Cette question prend une dimension particulière lorsqu’elle est replacée dans le contexte des tensions régionales.
L’Algérie et le Maroc s’opposent depuis plusieurs années sur plusieurs dossiers, notamment le Sahara occidental, tandis que Rabat et Abou Dhabi ont considérablement renforcé leurs relations économiques et stratégiques. Des accusations de financement émirati de campagnes médiatiques hostiles à l’Algérie ont notamment circulé dans certains médias algériens.
En décembre 2023, Radio Algérie, citant des sources présentées comme « bien informées », avait évoqué une enveloppe de 15 millions d’euros destinée à financer des campagnes de désinformation et à créer des tensions entre l’Algérie et certains pays du Sahel.
Ces affirmations ont été rapportées par la presse marocaine, mais elles ne sont pas établies de manière indépendante dans les sources consultées. Il convient donc de distinguer les faits documentés concernant les participations capitalistiques des accusations relatives à l’utilisation de ces investissements à des fins d’influence politique ou médiatique.
Le rôle croissant des réseaux sociaux
La bataille des récits ne se limite désormais plus aux chaînes de télévision, aux journaux ou aux sites d’information. Les réseaux sociaux constituent également un espace majeur de diffusion des discours politiques et géopolitiques.
Des pages, comptes anonymes et influenceurs peuvent contribuer à amplifier certains récits, notamment lors des périodes de crise diplomatique. Dans le cas des relations algéro-marocaines, les réseaux sociaux sont régulièrement utilisés comme espaces de confrontation autour de questions sensibles, allant du Sahara occidental aux dossiers sécuritaires et économiques.
Cette évolution complique davantage l’identification des sources de financement et des responsables réels des campagnes numériques. Elle pose également la question de la transparence des contenus sponsorisés et des mécanismes permettant de distinguer l’information journalistique de la communication politique.
La présence émiratie au Maroc doit ainsi être replacée dans un paysage médiatique déjà caractérisé par une forte concentration de la propriété. Le Media Ownership Monitor relève que plusieurs médias importants sont liés à l’État, au gouvernement ou à la famille royale, tandis que de grands intérêts économiques sont également présents dans le secteur.
La question n’est donc pas seulement celle de la participation de capitaux étrangers, mais aussi celle de la transparence de leur rôle, de leur influence éventuelle sur les contenus et de la capacité des médias à préserver leur indépendance éditoriale.
Dans un Maghreb marqué par des rivalités diplomatiques persistantes, la maîtrise des infrastructures numériques, des médias et des réseaux sociaux constitue désormais un élément important de la bataille d’influence. L’enjeu dépasse ainsi les frontières du secteur économique pour toucher directement à la circulation de l’information et à la construction des récits régionaux.
