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L’argent émirati, carburant du terrorisme au Sahel

Cinquante millions de dollars. Le chiffre, révélé dans un rapport d’experts des Nations unies et relayé par Reuters, donne le vertige. Pas seulement parce qu’il s’agit d’une somme considérable, mais surtout parce qu’il raconte une histoire bien plus sombre que celle d’une simple libération d’otage.

En 2025, quelque part dans le Sahel, cet argent aurait changé de mains pour obtenir la libération d’un ressortissant émirati détenu par des militants liés à Al-Qaïda au Mali. Sauf que cette rançon, huit à douze fois supérieure aux montants habituellement observés dans la région, n’aurait pas fini sa course dans les poches d’un simple intermédiaire.

Elle aurait alimenté les katibas du Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), cette coalition djihadiste affiliée à Al-Qaïda qui sévit au Mali, au Burkina Faso et au Niger, et qui étend désormais son influence vers le Bénin et le Togo.

Une partie de ces fonds aurait même remonté la chaîne jusqu’à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), puis vers la direction centrale du réseau et sa branche yéménite. L’argent versé pour une libération serait ainsi devenu, selon les éléments rapportés, une source de financement pour la guerre.

Le rapport onusien, lui, reste prudent. Il ne nomme pas directement le payeur. Ce sont trois sources régionales, citées par Reuters, qui mettent en cause les Émirats arabes unis.

Un ressortissant émirati, deux autres étrangers dont le rapport ne précise pas l’identité, et un accord conclu en octobre 2025. Interrogés sur les circonstances de cette affaire, les responsables d’Abou Dhabi n’ont pas apporté d’explications précises.

Ils se sont contentés de rappeler que leur pays reste « déterminé à condamner et combattre l’extrémisme et le terrorisme ». Une réponse qui laisse entière la question centrale : comment une somme aussi importante a-t-elle pu être versée et, surtout, comment les fonds ont-ils été utilisés par la suite ?

Ce versement ne tombe pas du ciel. Il s’inscrirait dans un maillage bien plus vaste, patiemment tissé par Abou Dhabi à travers le continent africain et au Moyen-Orient. En Libye, le soutien émirati au camp du maréchal Khalifa Haftar est documenté depuis des années.

Au Soudan, les accusations de soutien aux Forces de soutien rapide reviennent avec une régularité persistante, même si Abou Dhabi les dément. Des enquêtes du Financial Times ont également décrit des réseaux logistiques et financiers émiratis actifs dans plusieurs pays, ainsi qu’un rôle croissant dans les secteurs de l’or, des infrastructures et de la sécurité.

Au Mali justement, les Émirats sont devenus un partenaire commercial de premier plan pour les autorités militaires, tout en constituant une destination majeure pour l’or extrait de manière informelle. On comprend mieux, dans ce contexte, pourquoi une rançon de 50 millions de dollars soulève autant d’interrogations. Ce n’est plus seulement une affaire de libération d’otage.

C’est potentiellement un financement dont les conséquences dépassent largement le sort d’un seul détenu. Les Émirats ne se contenteraient pas d’être présents dans ces régions. Ils y tissent des réseaux : ports, bases logistiques, accords sécuritaires, flux financiers et investissements. Chaque fil renforce le suivant.

Et lorsqu’un rapport onusien fait état de 50 millions de dollars versés pour la libération d’un otage, dont une partie aurait ensuite bénéficié à des groupes djihadistes actifs en Afrique de l’Ouest, la question dépasse largement celle d’une simple transaction. Elle renvoie à la manière dont certains acteurs extérieurs construisent leur influence dans des régions fragiles, en combinant intérêts économiques, présence sécuritaire et réseaux financiers.

L’Algérie, elle, a tracé une ligne depuis longtemps. Une ligne rouge, même. Sa doctrine sécuritaire est sans ambiguïté sur ce point : Alger refuse catégoriquement le versement de rançons aux groupes terroristes et condamne cette pratique avec constance, surtout lorsqu’elle risque de contribuer au financement de nouvelles attaques. Cette position n’est pas un caprice diplomatique. Elle repose sur une lecture lucide du phénomène terroriste.

Payer, c’est financer. Financer, c’est permettre aux groupes armés de renforcer leurs capacités. Et renforcer leurs capacités, c’est potentiellement condamner d’autres innocents à être enlevés demain pour alimenter la même machine.

L’Algérie l’a compris très tôt, dans la douleur de la décennie noire, lorsque les groupes armés se nourrissaient déjà de ce type d’économie criminelle. Elle a ensuite porté ce principe dans les enceintes internationales, plaidé pour son inscription dans les résolutions onusiennes et maintenu sa position lorsque d’autres États privilégiaient la voie du paiement pour obtenir la libération de leurs ressortissants.

Aujourd’hui, alors que le réseau Al-Qaïda s’est profondément transformé et que son centre de gravité s’est progressivement déplacé vers le continent africain, cette doctrine algérienne apparaît plus pertinente que jamais.

Le JNIM compterait entre 7 000 et 8 000 combattants dans le Sahel, dont près de la moitié au Mali. L’insurrection gangrène également le Burkina Faso et le Niger.

Les experts onusiens décrivent une menace d’une ampleur inédite en Afrique de l’Ouest. Et pendant ce temps, certaines monarchies du Golfe jouent leur partition en coulisses, entre commerce de l’or, investissements, partenariats affichés et flux financiers dont la traçabilité reste parfois difficile à établir.

Ce qui frappe, au fond, dans cette affaire des 50 millions de dollars, ce n’est pas tant le montant que le silence qui l’entoure. Pas de conférence de presse.

Pas d’explication détaillée sur les modalités du transfert. Pas de traçabilité rendue publique. Les experts onusiens eux-mêmes reconnaissent qu’ils travaillent à partir de briefings de services de renseignement et de sources de terrain, sans toujours pouvoir établir l’intégralité de la chaîne financière. On navigue dans le gris, dans le non-dit, dans ce que personne ne veut tout à fait nommer.

L’Algérie, elle, a choisi de nommer les principes. De rappeler que l’ingérence dans le voisinage régional, lorsqu’elle prend la forme de flux financiers opaques susceptibles d’alimenter des groupes armés, ne peut être considérée comme anodine.

De rappeler également que la stabilité du Sahel, du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest ne saurait être une variable d’ajustement dans les stratégies d’influence des puissances extérieures. C’est une position inconfortable, parfois isolée, mais qui demeure constante.

Et dans un monde où la rançon peut devenir une source de financement pour les groupes terroristes, où 50 millions de dollars peuvent, selon les éléments rapportés, servir à la fois à obtenir une libération et à alimenter une offensive djihadiste, cette fermeté mérite d’être rappelée. L’Afrique de l’Ouest et le Maghreb n’ont pas besoin de nouveaux pourvoyeurs d’instabilité. Ils ont déjà suffisamment de leurs propres fractures, de leurs conflits et de leurs fragilités.

Lorsque des acteurs extérieurs financent, même indirectement, des groupes qui pillent, tuent et contrôlent des pans entiers de territoire, ils ne font pas que de la géopolitique. Ils peuvent contribuer à une déstabilisation lente et méthodique, qui affaiblit les États et transforme le Sahel en zone grise durable. L’Algérie le sait. Elle le dit. Et elle refuse de jouer le jeu des rançons.

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