Le Financial Times a mis en lumière un dispositif particulièrement préoccupant. Sous la direction de Mohammed ben Zayed, les Émirats arabes unis ont multiplié les investissements, les livraisons d’armes et les réseaux d’influence en Afrique. L’objectif officiellement affiché est notamment de préparer l’après-pétrole. Sur le terrain, cette stratégie prend toutefois une autre tournure.
L’enquête du quotidien britannique s’appuie sur des témoignages de combattants, des registres de voyage, des données numériques ainsi que des photographies. Elle décrit un réseau qui partirait de Colombie, passerait par les Émirats, puis par Bossasso, en Somalie, Koufra, en Libye, avant d’aboutir à Nyala et El-Fasher, au Soudan.
Des milliers de mercenaires colombiens auraient ainsi été acheminés pour combattre aux côtés des Forces de soutien rapide (FSR). Certains n’auraient pas plus de douze ans. Ils auraient été recrutés et envoyés sur les lignes de front en échange notamment de nourriture et d’une rémunération.
La société Global Security Services Group, basée aux Émirats et fondée par un proche de la Cour présidentielle, apparaît au centre de ce dispositif. Elle aurait assuré le transport, la formation et le déploiement de ces hommes. Une base située à Ghayathi, près d’Abou Dhabi, aurait notamment servi à former des spécialistes aux drones et à la défense antiaérienne.
D’autres camps, présentés comme secrets, situés dans les zones désertiques de Somalie et de Libye, auraient complété ce circuit logistique. L’or suivrait, lui aussi, des circuits similaires. Selon SwissAid, près de 30 milliards de dollars d’or artisanal quitteraient chaque année l’Afrique à destination de Dubaï sans être déclarés.
Des partenariats avec des groupes armés non étatiques faciliteraient, selon plusieurs sources, le trafic de ce métal précieux ainsi que l’approvisionnement en armes. Un haut responsable ouest-africain cité dans l’enquête estime que, contrairement à la Chine, Abou Dhabi se serait immiscé de manière négative dans les affaires politiques africaines.
Plusieurs voix africaines expriment également leurs inquiétudes face à cette montée en puissance émiratie. Le ministre érythréen de l’Information évoque une ambition injustifiée visant à contrôler la région, qui partirait des ports pour aboutir à une véritable démonstration de force.
Un universitaire éthiopien souligne, de son côté, que les ressources déployées par les Émirats dépasseraient largement le cadre des relations officielles et produiraient un effet déstabilisateur sur plusieurs pays du continent.
L’influence acquise auprès des capitales occidentales, grâce aux pétrodollars et à un lobbying particulièrement actif, aurait également offert à Abou Dhabi une grande liberté d’action. Cette influence n’empêcherait toutefois plus certaines institutions européennes de s’interroger ouvertement sur le rôle des Émirats dans le conflit soudanais. Le Parlement européen a ainsi fini par réagir.
En juillet, il a adopté une résolution demandant l’inscription des Forces de soutien rapide sur la liste des organisations terroristes et réclamant également des sanctions contre une société émiratie présentée comme proche du pouvoir. Une telle démarche constituerait une première depuis le début du conflit soudanais.
Ce qui se dessine à travers les différents éléments réunis par l’enquête, c’est une présence qui s’installe progressivement dans les failles du continent : recrutement, formation, logistique, contrôle des flux d’or et soutien à des acteurs armés.
Le tout s’inscrirait dans une stratégie d’influence susceptible de modifier les rapports de force sur le continent africain et, plus particulièrement, dans la Corne de l’Afrique et au Sahel. Les témoignages, les données et les documents s’accumulent. Les réponses d’Abou Dhabi, elles, restent évasives, lorsqu’elles ne sont pas tout simplement absentes.

