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Fouad Soufi, historien: La politique mémorielle vise à « préserver la souveraineté, l’unité du peuple et l’intégrité territoriale »

Dans cet entretien, l’historien et ancien sous-directeur des Archives nationales et chercheur au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc), Fouad Soufi, estime que le 5 juillet 1962 symbolise la libération et la liberté ainsi que la réalisation des vœux et le serment exprimés par ceux qui ont décidé du déclenchement de la lutte armée pour en finir avec la colonisation.

L’EXPRESS : Le 1 juillet 1962, 99 % des Algériens se prononcent pour l’indépendance lors d’un référendum. L’indépendance est proclamée officiellement le 3 juillet. Pouvez-vous expliquer aux jeunes générations les dimensions politiques ayant amené l’Algérie à célébrer la fête d’indépendance le 5 juillet ?

Fouad Soufi : La question est plutôt complexe. Il y a d’une part, ces dimensions politiques qui sont donc tour à tour, le choix de la lutte armée et l’échec  des politiques réformistes abusivement appelées « assimilationnistes », d’autre part le Déclenchement de la Guerre de Libération le 1er Novembre 1954, envers et contre tout et tous, de la Guerre  de Libération, la Grande offensive du 20 août 1955 de la Zone 2 et celle du 1er Octobre 1955 de la zone 5, puis l’étape politique primordiale qu’a constitué le Congrès de la Soummam du 20 août 1956,  la formation du G.P.R.A., le 18 septembre 1958,  et enfin l’entame  lente et difficile des contacts secrets ou pas et des négociations secrètes ou pas qui aboutissent au cessez-le-feu à compter du 19 mars 1962 suite aux Accords signés à Evian le 18 mars 1962.  Mais la lutte fut longue et marquée par ces manifestations urbaines de décembre 1960 et par la grève générale contre la partition décrétée par le GPRA le 5 juillet 1961.

Mais il est possible également de se poser la question de savoir pourquoi avoir choisi la date du 5 juillet ? Qui a pris cette décision ? C’est alors un autre problème d’histoire. On sait que, suite aux accords d’Évian, l’exécutif provisoire qui assurait la gestion du pays durant cette période transitoire vers l’indépendance avait fixé au 1er juillet la date du référendum d’autodétermination. Les résultats ont été proclamés le 3 juillet. Donnant acte au oui massif pour l’indépendance, exprimé par les Algériens, le président de la République française a reconnu l’indépendance de l’Algérie.

Alors, qui a décidé et pourquoi a-t-on choisi la date du 5 juillet ? C’est bien le G.P.R.A. qui a décidé du choix de cette date. Pour certains, c’est en souvenir de 1830. Ils sont venus un 5 juillet, ils sont sortis un 5 juillet ! Mais pour d’autres, la décision du GPRA est en relation directe avec la grande grève de l’année précédente (le 5 juillet 1961) qui a confirmé aux yeux du monde entier la représentativité du GPRA.  

Quelle est la symbolique du 5 juillet dans la mémoire nationale ?

Dans la mémoire nationale, le 5 juillet me paraît symboliser tout à la fois la libération et la liberté. La fin d’un système raciste et donc foncièrement injuste. Ce fut la réalisation des vœux et le serment exprimés par ceux qui ont décidé le déclenchement de la lutte armée pour en finir avec la colonisation et le colonialisme.

Êtes-vous du même avis que ceux qui disent que l’on se contente, 63 ans après l’indépendance, de commémorations symboliques ?

L’État ne se contente pas de commémoration symbolique. Tous les États dans l’histoire et actuellement ont pris et prennent en charge certaines dates de l’histoire du pays qu’ils dirigent. Cette politique de la commémoration participe de la volonté de protéger la souveraineté nationale, l’unicité du peuple et l’intégrité du territoire. C’est symbolique, mais c’est aussi politique. 

La guerre d’Algérie est un épisode douloureux dans l’histoire, qui n’a pas révélé tous ses secrets…

Disons qu’il faut bien nommer les choses pour bien les comprendre. Ainsi, c’est la France qui a fait la guerre chez nous en Algérie. Nous, nous avons vécu et fait une guerre de libération nationale.

Cet épisode douloureux, s’il en fut dans l’histoire de notre pays, fait tout de même l’objet de travaux de recherches universitaires, mais pas seulement, continuels. Ce qui s’écrivait il y a quarante ans a été largement enrichi au fil des ans.  Ce que l’on croyait ou qui était un secret hier ne l’est plus vraiment aujourd’hui.

En fait, ce sont les questions que se posent les historiens qui apportent du nouveau à la connaissance historique. Mais ce sont aussi les interrogations des générations nouvelles, celles nées juste avant l’Indépendance et bien après.  Une personne née en 1962 ne peut pas imaginer ce qu’était la colonisation, pas plus que celle née en 1959 ou 1958.  Or ces personnes ont entre 60 et 67 ans, elles ont participé à la construction de l’Algérie libre et indépendante. Elles sont en droit de s’interroger sur ce qu’elles estiment être des secrets.

Comment qualifiez-vous les conditions de recherche historique en Algérie ?

Je suppose qu’il s’agit de la recherche sur la guerre de libération nationale ? En fait, il faut beaucoup de patience et d’argent, puisque seule une partie des archives françaises et algériennes de France est accessible. Pour des raisons réglementaires, mais aussi et de plus en plus pour des raisons d’embouteillages dus au nombre de plus en plus de lecteurs. Mais ça, c’est en France.

Chez nous hélas, les principaux fonds d’archives ont été fermés en dépit des dispositions de la loi 88-04 de janvier 1988.  

Pourquoi l’accès aux archives est-il soumis aux restrictions ?

Il y a des raisons légales, mais il y a eu également et hélas des raisons autres qui n’honorent pas leur auteur. Mais j’ai bon espoir ; les choses sont en train de changer.

Quels sont les documents soumis aux restrictions en France ou en Algérie ?

Comme dans tous les pays à travers le monde, la consultation des archives est soumise à des règles précises. Il est difficile d’être précis. Il est bien évident que les documents relevant de la sécurité de l’État, de la protection de l’honneur des familles, entre autres, ne peuvent être consultés qu’après de longs délais. 

Le ministre des Moudjahidines a récemment réitéré la position de l’État algérien sur l’imprescriptibilité de la revendication des excuses et d’indemnisation des victimes, alors que la France tient à sa thèse et à son idéologie de « mission civilisatrice » en Algérie.

Les deux pays arriveront-ils à un consensus, notamment que les travaux de la commission mixte algéro-française histoire et mémoire sont à l’arrêt depuis l’été 2024 ?

Le ministère des Moudjahidine est dans son rôle et ses missions en défendant les intérêts de l’État dans le domaine que vous décrivez. Il en est de même pour la France, bien que le thème de « mission civilisatrice » soit contesté par de nombreux historiens français. Il appartient à ceux qu’on nomme les nostalgériques, c’est-à-dire ceux qui n’arrivent pas à accepter, 63 ans après, l’indépendance de l’Algérie. Ces retardataires de l’histoire ne peuvent pas nous intéresser.    Il n’en demeure pas moins que notre pays – à ma connaissance – réclame le retour des archives, des originaux, pas des copies.

Quant à la commission mixte, et comme je n’en suis pas membre, j’ignore ce qu’il en est.

 Au-delà de la commission mixte, existe-t-il un travail commun entre chercheurs et établissements universitaires ?

Si la Commission date de 2021, les relations entre historiens algériens et français datent, elles, de 1962. Des historiens français ont continué ou sont venus enseigner l’histoire dans le département d’histoire de la faculté des Lettres d’Alger et à l’Institut des sciences politiques. De nombreux étudiants algériens ont soutenu des doctorats de 3ᵉ cycle et des doctorats d’État en France. Historiens algériens et français se retrouvaient en Algérie et en France et ailleurs parfois et souvent, lors de journées d’études, séminaires, colloques et autres rencontres scientifiques. Les actes de ces rencontres ont été publiés. Ils sont autant de sources pour la connaissance de l’histoire. Ils sont aussi la démonstration de la richesse et de l’importance des échanges internationaux. 

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L'express quotidien du 11/12//2025

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